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Goncourt, le Journal d'une époque


Par Richard MILLET
2014 - 04
Étrange destinée que celle de ces deux frères, Edmond, né en 1822, et Jules, en 1830, qui ont fini par constituer non seulement un couple littéraire (jusqu’en 1870, date où Jules meurt de la syphilis), mais aussi un ménage physique et moral, écrivant ensemble et partageant tout, des idées, y compris leurs maîtresses. Jules en pouvait commencer une phrase qu’Edmond terminait. Ils étaient animés des mêmes goûts et dégoûts, antidémocrates, misogynes, antisémites comme tant de gens croyaient devoir l’être, en ce temps-là, mais plus cyniques et désabusés que réactionnaires : des aristocrates de l’esprit plus que des nobliaux entichés de leur petite et récente noblesse ; des amateurs d’art éclairés, notamment pour l’art japonais, ce qui ne courait pas les rues ; des célibataires forcenés, comme Flaubert, comme Maupassant, Edmond déclarant au Figaro, en 1893, qu’il prônait le célibat des écrivains ; bref, des hommes terriblement lucides, qui ont laissé trois choses importantes. 

La moins bien connue est aujourd’hui leur œuvre romanesque – celle dont ils attendaient une gloire semblable à celle de Flaubert et de Zola mais qui n’est pas venue, malgré des romans comme Sœur Philomène, Manette Salomon, Germinie Lacerteux, La fille Élisa, Les frères Zemganno, pour lesquels ils ont inventé l’« écriture artiste » : des dialogues pris sur le vif entaillant la prose la plus recherchée et qui applique au présent les méthodes de l’Histoire. L’Histoire est d’ailleurs l’autre volet de leur œuvre, avec notamment des essais non négligeables sur « La femme au XVIIIe siècle », « Les maîtresses de Louis XV », sur Hokusaï et Utamaro. « L’histoire est un roman qui a été, le roman est de l’histoire qui aurait pu être », disaient-ils.
Il y a aussi le Journal, aujourd’hui heureusement réédité sous la direction de Robert Kopp. Les Goncourt l’ont tenu de 1851 à 1896, ensemble puis sous la plume du seul Edmond devenu « veuf » de son frère : quarante-cinq années pendant lesquelles les Goncourt ont connu le meilleur de ce qui a été, après le Grand siècle et le siècle des Lumières, le troisième âge d’or littéraire français. Ceux qu’ils ont fréquentés ou qui se sont pressés dans leur « Grenier » d’Auteuil, où ils recevaient, à partir de 1868 ? Théophile Gautier, Flaubert, Sainte-Beuve, Zola, Huysmans, Maupassant, Vallès, Daudet, Fromentin, Tourgueniev, Wilde, Mallarmé, Loti, Rodenbach, Gavarni, Manet, Rodin, entre autres. 

Comme les Choses vues de Victor Hugo, ce Journal est d’un intérêt prodigieux. Les Goncourt sont sans pitié pour leur époque, pour les autres, pour eux-mêmes. C’est moins de la méchanceté que la lucidité donnée par le fait d’avoir très tôt compris que le monde littéraire, comme le politique, est la scène d’une comédie dont seuls ceux qui ont du talent seront sauvés ; et encore : « Tout homme qui ne se croit pas du génie n’a pas de talent », soutenaient-ils. 

Sans doute ont-ils peu à peu compris que leur Journal était leur grand œuvre : ils en ont publié des extraits, l’ensemble devant attendre des décennies avant de connaître sa publication intégrale. On comprend pourquoi, bien des notations relèvent de la police des mœurs. Contentons-nous de celles-ci : « L’égalité de 89 est un mensonge ; la non-égalité d’avant 89 était une injustice, mais une injustice faite au profit, très généralement, de gens bien élevés. » ; « Trop suffit quelquefois à la femme. » ; « Notre siècle ? Un siècle d’à peu près… » ; « On étouffe dans la vie littéraire de ce qu’on ne peut ni dire ni écrire. » ; À propos de Zola : « Ce gros garçon, plein de naïveté enfantine, d’exigences de putain gâtée, d’envie légèrement socialiste. » ; Anatole France : « le talent d’un pion hypocritement sentimental. » ; Catulle Mendès : « La tête d’un Christ qui aurait la chaude-pisse. » La férocité n’exclut ni le regard plus objectif sur le monde, ni la mélancolie qui en est l’autre versant ; ainsi Edmond, en 1889, six ans avant sa mort, déclare : « Il me semble que je commence à vivre comme un voyageur qui ne loue à l’hôtel une chambre que pour un jour… »
Ce dépôt de dynamite devait être abrité dans un bunker : ce sera l’Académie Goncourt, plus exactement la « Société littéraire des Goncourt », fondée en 1902, selon le testament d’Edmond qui voyait là une prolongation posthume du « Grenier », en même temps qu’une manière d’assurer au Journal une publication scrupuleuse ; une anti-Académie française, forte de seulement dix membres, à charge pour elle de décerner chaque année un prix à un ouvrage littéraire. Le montant du prix n’est que de dix euros ; la renommée qu’il procure n’a pas de prix.


 
 
© Félix Nadar
 
BIBLIOGRAPHIE
Journal : Mémoires de la vie littéraire de Jules de Goncourt et Edmond de Goncourt, 3 volumes, Robert Laffont.
 
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