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Virginia Woolf, écrivain outsider


Par Richard MILLET
2014 - 05
«Qui a peur de Virginia Woolf ? » demandait, en 1962, une pièce du dramaturge américain Edward Albee, créant à partir de la peur du loup une légende noire pour la romancière anglaise. Le titre est resté, pas la pièce. Inquiétante, Virginia Woolf ? Sans doute, comme tout écrivain véritable, particulièrement une femme qui, née à l’époque victorienne, décide de devenir écrivain comme on ne l’avait pas encore été, c’est-à-dire libre et rompant avec un ordre des choses patriarcal.

Née à Londres, en 1882, dans une famille qui regroupait des enfants de trois mariages différents, Virginia Stephen était la fille d’un intellectuel célèbre dont la mort, en 1904, neuf après celle de sa mère, la jettera dans une de ces dépressions dont elle souffrira toute sa vie. Les enfants déménagent dans le quartier de Bloomsbury qui donnera son nom à un groupe d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes parmi lesquels Virginia et sa sœur Vanessa trouveront leurs maris, un critique d’art pour Vanessa, et Virginia un écrivain, Leonard Woolf, avec qui elle fondera une maison d’édition, Hogarth Press, qui publiera non seulement Virginia, mais le meilleur de la production anglaise de ce temps-là : Katherine Mansfield, T.S. Eliot, E.M. Forster, Robert Graves, l’économiste J.M. Keynes…

Mort, dépression, folie : la vie de Virginia Woolf est une lutte contre la psychose maniaco-dépressive, contre les lieux communs littéraires, contre le pouvoir masculin, jusqu’au moment où, en 1941, elle laissera à son mari une lettre, une lettre dans laquelle elle dit: « J’ai la certitude que je vais devenir folle… » Elle emplira ses poches de cailloux et entrera dans la rivière Ouse. 
Un suicide pleinement décidé, comme l’a été toute sa vie et son œuvre. Dès 1908, Virginia écrit dans une lettre qu’elle entend devenir romancière en opérant « une transformation du roman, pour saisir une multitude de choses à présent fugitives, et façonner une infinité de formes étranges. » Il ne s’agit plus de décrire l’existence dans sa continuité historique, sociale, psychologique, mais de donner du réel une vision qui n’appartient qu’au personnage qui le perçoit. Une méthode proche de l’impressionnisme ou de la géométrie de Cézanne (pour Les vagues), qu’on ne trouve pas dans les deux premiers romans de Woolf, La traversée des apparences et Nuit et jour, mais qui est à l’œuvre dans La chambre de Jacob (1922), hélas non retenu dans ce volume de la collection « Quatro », qui propose donc, dans de nouvelles traductions, Mrs Dalloway, Vers le phare, Orlando, Les vagues, et non pas Entre les actes mais Les années, où Woolf revient à une écriture plus traditionnelle. Un roman magnifique, néanmoins, dans lequel le passage du temps est évoqué avec un art extraordinaire, et bien plus convaincant qu’Orlando, qui ne devait être au départ qu’une brève fantaisie. 

Rien de ce qu’a écrit Woolf ne nous laisse indifférents, romans, nouvelles, critique littéraire ou essais pamphlétaires, comme Une chambre à soi, au titre devenu proverbial, et dans lequel, en 1929, l’auteur examine la place des femmes dans l’histoire littéraire pour conclure que le pouvoir masculin a presque toujours empêché l’autre sexe d’accéder à l’écriture. Dans Trois guinées, son avant-dernier livre, paru en 1938, elle entend ne pas rester une simple spectatrice du chaos où l’Europe allait choir ; son livre se présente comme une lettre adressée à un homme qui lui demande comment empêcher la guerre ; Woolf lui répond que les femmes peuvent jouer le rôle d’outsiders, c’est-à-dire contester les valeurs immuables d’un monde dominé par les intérêts masculins et patriarcaux. L’écrivain comme outsider : une idée toujours neuve…


 
 
D.R.
La vie de Virginia Woolf est une lutte contre les lieux communs littéraires, contre le pouvoir masculin.
 
BIBLIOGRAPHIE
Essais, Romans de Virginia Woolf, Gallimard, 2014, 1376 p.
 
2020-01 / NUMÉRO 163