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Lafayette ou la langue du Grand Siècle


Par Richard MILLET
2014 - 06
En février 2006, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, déclarait qu’il était sadique ou imbécile d’inscrire La princesse de Clèves au programme d’un concours administratif. Le tollé fut tel que bien des gens se sont mis à lire ou à relire ce roman, paru en 1668, et lui ont procuré un succès tout autre que celui que lui donnait son statut de « classique », montrant qu’une certaine idée de la culture n’était pas tout à fait morte, en France. 

Pourtant, s’il règne autour de La princesse de Clèves une admiration quasi unanime, son auteur, Madame de Lafayette, demeure dans une ombre qui n’est pas seulement celle du Temps. Il est vrai qu’elle avait elle-même entretenu le mystère en faisant paraître le roman anonymement, bien que tout le monde sût qu’elle en était l’auteur. Le succès fut immédiat, et considérablement accru par la polémique qu’il suscita, puis, au cours des siècles, par les rééditions régulières et plusieurs adaptations cinématographiques. Son sujet ? Nous sommes à la cour d’Henri II. Une jeune femme à la beauté parfaite, Mademoiselle de Chartres, se résigne à épouser Monsieur de Clèves, qu’elle estime mais n’aime pas. Elle tombe amoureuse de Monsieur de Nemours, le plus bel homme de la cour, qui lui voue une passion réciproque. Ayant avoué cet amour à son mari, sans donner aucun nom, Madame de Clèves renonce à Monsieur de Nemours au cours d’une scène qui est un des moments vertigineux de la littérature… L’intrigue est donc connue. Ce qui nous fascine et fait que nous revenons régulièrement à ce livre, c’est la profondeur de l’analyse psychologique et, peut-être davantage, la langue : celle du Grand Siècle, où, sans avoir la transparence du français des Lumières, elle est l’une des plus beaux états de l’histoire de la langue française.

La polémique est d’abord née de savoir si Madame de Clèves devait avouer à son mari son amour pour un autre, puis de se demander si ce roman, fortement ancré dans un terreau historique, en est bien un, les Anciens disant qu’il n’est qu’une chronique historique, les Modernes qu’il fonde un nouveau genre : l’histoire galante, c’est-à-dire, pour nous, le roman d’analyse psychologique, dont la postérité se trouvera chez Laclos, Constant, Stendhal, Radiguet, etc., l’analyse portant généralement sur l’amour et les passions, avant que la psychanalyse, l’érotisation des moteurs et le déballage psychologisant des magazines féminins ne semblent rendre obsolète ce type de roman ; et qui sait si le récent succès de La princesse n’est pas aussi une réponse au tout-sexuel des sociétés occidentales, Madame de Lafayette étant plus forte dans ce qu’elle tait que dans ce que déballent les romans contemporains, et Madame de Clèves plus paradoxalement grande de résister à sa passion que d’y céder ?

Et Madame de Lafayette ? Marie-Madeleine Pioche de la Vergne était née à Paris, en 1634. Elle épouse le comte de Lafayette en 1655, mène une vie mondaine, fréquente les meilleurs esprits : Madame de Sévigné, Gilles Ménage, Segrais, La Rochefoucauld, auteur des célèbres Maximes, qu’elle voit tous les jours. Avec le temps, elle vivra plus retirée, proche des Jansénistes ; c’est d’ailleurs la nièce de Pascal qui l’assistera dans ses derniers moments, en 1993.

Outre La princesse de Clèves, elle laisse une nouvelle, La princesse de Montpensier, parue anonymement en 1662, Zayde, roman « espagnol », publié sous le nom de Segrais, en 1669, et, posthumes, La comtesse de Tende, et l’Histoire d’Henriette d’Angleterre, tous réunis dans ce volume de la Pléiade, qui a non seulement le mérite de rassembler toute l’œuvre mais aussi donner les textes de la polémique autour de La princesse et la correspondance de Madame de Lafayette. On peut ainsi mesurer l’unité thématique de cette œuvre, et songer à ce qu’était un auteur du sexe féminin, en un siècle où l’on était bien loin de la revendication par Virginia Woolf d’une chambre à soi et d’un statut indépendant. Madame de Lafayette préférait l’ambiguïté de l’anonymat, voire la rumeur attribuant ses livres, tout ou partie, à Segrais ou à La Rochefoucauld, la question de l’auteur ne se posant pas de la même façon, au XVIIe siècle, où l’originalité et le narcissisme n’étaient pas un dogme.


 
 
D.R.
La question de l’auteur ne se posait pas de la même façon, au XVIIe siècle, où l’originalité n’était pas un dogme.
 
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres complètes de Madame de Lafayette, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014
 
2020-01 / NUMÉRO 163