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Guy de Maupassant et sa comédie humaine


Par Richard MILLET
2014 - 07
On croit bien connaître Maupassant, dont une légende a longtemps fait le fils naturel de Flaubert. Celui-ci n’était que l’ami de la famille. Sa mère, Laure, était une femme cultivée, séparée de son mari, et libre d’esprit, faits remarquables dans la Normandie des années 1850, date à laquelle naît son fils Guy, qui interrogera toute sa vie l’« autre » qui est en lui et la folie qui le dérobait vertigineusement à lui-même. En revanche, Maupassant était bien le fils littéraire de Flaubert, comme on le voit dans son premier roman, Une vie, dont le style doit tout à l’auteur de Madame Bovary. Même si Bel ami et Pierre et Jean sont des romans qui comptent, c’est surtout dans le style dégraissé de ses contes et nouvelles qu’il est lui-même, ce fils d’un nobliau provincial, doté d’une grande force physique (il sauve de la noyade le poète anglais Swinburne), soldat pendant la guerre franco-prussienne de 1870, employé de bureau, voyageur, navigateur de plaisance, homme à femmes – un athlète sexuel qui mourra de la syphilis, et fou, en 1893, comme son frère. 

Il a publié quinze recueils de ces récits pour la plupart très brefs, d’abord parus dans les journaux ; deux autres recueils paraitront après sa mort. Ils ont fait, de son vivant, la gloire de cet ami de Zola et de Tourgueniev. L’institution scolaire et le cinéma le transformeront en classique ; et c’est un réel bonheur que de disposer, grâce à ce volume de la collection « Quarto », de l’ensemble de ces contes et nouvelles qui placent Maupassant au niveau des deux autres grands nouvellistes de son temps : Henry James, qui l’a connu, et Anton Tchekhov, qu’il aurait pu croiser à Nice, par exemple.

De quoi parlent ces textes ? De l’homme, dans ce qu’il a d’étonnant et, surtout, de pire. Une comédie humaine en miniature : n’est-ce d’ailleurs pas un signe que Maupassant soit né le 5 août 1850, dix-huit jours avant la mort de Balzac, le 18 août 1850, comme si le « Taureau normand » prenait le relais, après Flaubert, du démiurge tourangeau ? On verra donc se déployer ici la France de la deuxième moitié du XIXe siècle, à travers des scènes de la vie rurale (Toine, Le petit fût, la ficelle, Aux champs, Farce normand, Ce cochon de Morin), parisienne (Monsieur Parent, Le Père Mongilet, Le parapluie), méditerranéenne (Julie Romain, Madame Bastide, Le champ d’oliviers), militaire (Les deux amis, Boule de suif), et toutes les couches sociales ─ nobles, bourgeois, employés, domestiques, ouvriers, prostituées, rentiers, viveurs, misérables, tous amenés sur ce théâtre extraordinairement sombre, voire désespéré, non sans compassion pour les enfants naturels et les femmes, souvent victimes d’elles-mêmes, comme la Mathilde de La parure, qui aura passé sa vie à rembourser un bijou perdu dont elle ignorait qu’il était faux, mais le plus souvent victimes des hommes : prostituées (Boule de suif, la maison Tellier, Mademoiselle Fifi), petits-bourgeois sordides (Un parapluie, Monsieur Parent, Une famille), vieilles filles (Mademoiselle Perle, la Mlle Source de L’orphelin, Miss Harriett, qui se suicide), enfants maudits (La petite Roque, violée et assassinée, le nourrisson d’Un baptême). Il y a aussi les misérables (le « Cloche » d’Un gueux, La rempailleuse, pauvresse amoureuse d’un pharmacien à qui elle n’ose parler et dont elle fera son légataire, bien qu’il ait honte d’avoir été aimé par une fille d’aussi basse condition), les criminels (le bourgeois violeur d’Un fils, le domestique Denis, le père incestueux de L’ermite), les fous (Berthe, Le horla), et même les animaux, souvent plus humains que les hommes, comme le chien et le cheval martyrisés dans ces atroces nouvelles que sont Pierrot et Coco.

Tout n’est pas noir, cependant, chez ce lecteur de Schopenhauer ; il y a chez lui un goût de la lumière, de l’eau, du canotage sur la Seine et sur la Marne, de la navigation en mer, ce qui en fait le contemporain des Impressionnistes, notamment de Renoir. Plusieurs de ses nouvelles évoquent ce bonheur, plus fugace, il est vrai, que les nuages ou les reflets dans l’eau, mais que savent goûter les grands pessimistes.


 
 
D.R.
Tout n’est pas noir chez ce lecteur de Schopenhauer ; il y a chez lui un goût de la lumière, de l’eau, du canotage sur la Seine et sur la Marne.
 
BIBLIOGRAPHIE
Contes et nouvelles de Guy de Maupassant, Gallimard, « Quatro », 2014, 1824 p.
 
2020-01 / NUMÉRO 163