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Des Forêts, l'enfant perdu


Par Richard Millet
2015 - 08
Est-il le passager clandestin de cette génération d’écrivains particulièrement exigeants qui a donné, avec Leiris, Bataille, Blanchot, Klossowski, Camus, Duras et quelques autres, les derniers classiques français ? Est-il un grand écrivain mineur, ou le plus obscur de ces écrivains, voire l’homme d’un seul livre : Le bavard ?
 
Louis-René des Forêts (1916-2000) est avant tout insituable. Sa discrétion n’en faisait pas pour autant un homme de l’ombre : il a longtemps œuvré au comité de lecture des éditions Gallimard, où ses rapports demeurent légendaires. Pourtant, la rareté de l’œuvre et le goût du silence chez un homme qui aurait voulu être musicien, ont contribué à maintenir l’écrivain dans une discrète notoriété qui est la vraie forme de gloire, à une époque où la célébrité passe comme une marque de savon liquide.
Des Forêts s’attachait au mystère et au drame de la parole littéraire, écoutant la voix d’enfant perdu qui résonnait infiniment au fond de lui et qui lui a dicté un roman à narrateurs multiples : Les mendiants (1943) ; un récit : Le bavard (1946) ; un recueil de nouvelles : La chambre des enfants (1960) ; deux poèmes : Les mégères de la mer (1967) et Poèmes de Samuel Wood (1986) et une autobiographie par fragments, dont Ostinato, paru en 1997, est le corps principal. Quelques textes critiques, aussi. Et c’est tout. Et c’est beaucoup : quel écrivain pourrait aujourd’hui se targuer que l’abondance de sa production lui assure l’immortalité ? Il se peut même que, j’y reviens, des Forêts soit l’homme d’un seul livre. Ce serait Le bavard, paru en 1946, réédité en 1963, dans la collection « 10/18 », avec une magistrale préface de Maurice Blanchot, « La parole vaine », qui allait placer ce bref récit au centre d’interrogations sur le langage littéraire, à égale distance des expérimentations textuelles de l’avant-garde et des académismes romanesques de l’époque.

Le bavard est sorti tout entier du Sous-sol de Dostoïevski, et il donnera naissance à La chute de Camus. Et il offrira à de jeunes écrivains une sorte de « troisième voie » qui permettait de raconter une histoire sans tomber dans les lieux communs narratifs, y compris ceux du Nouveau Roman. Dans ces trois récits, un homme parle, et ce que dit sa parole n’est pas plus important que la mise en scène qu’elle instaure et qui attendrait non pas la vérité de l’être mais celle de la parole littéraire, tout à la fois mensongère et révélatrice des contradictions du parleur et de celui qui reçoit cette parole, lecteur ou spectateur, seul le langage musical, parce que dépourvu de sens, permettant d’échapper à ce drame. On ne se contente donc pas de lire une histoire mais on assiste aussi à une dramaturgie langagière qui déploie de fascinantes bannières de mensonge enroulé à la vérité, et qui montre en fin de compte la vanité d’un langage où le parleur ne peut que disparaître. Rien d’abstrait, cependant, dans un tel texte ; bien au contraire, il procure une intense jubilation de lecture, même dans le congé final brutalement donné au lecteur.

De cela, je m’entretenais avec des Forêts, à la fin des années 1970. Il avait lu mes premiers récits, que lui avait transmis Pascal Quignard ; et il m’a fait rencontrer l’écrivain Jean-Benoît Puech, assurément le meilleur connaisseur de son œuvre. Comme tous ceux qui connaissent les vertus du silence, des Forêts savait écouter. Je lui dois beaucoup, et, autant qu’au Bavard, à Ostinato, cette autobiographie inachevée, sans doute inachevable, au dispositif narratif multiple, dont il me parlait, à l’époque, et qui était pour lui une source de grandes incertitudes. La modernité n’a pas tiré les leçons d’un tel texte, sans doute trop inclassable, mais dont la nouveauté s’éprouve pourtant plus que jamais. D’où la nécessaire beauté du « classicisme » de des Forêts.



 
 
D.R.
« Le Bavard offrira à de jeunes écrivains une sorte de "troisième voie" qui permettait de raconter une histoire sans tomber dans les lieux communs narratifs. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres complètes de Louis-René des Forêts, Gallimard, « Quatro », 2015, 1344 p.
 
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