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Quand Ahmad Baydoun se met sur Facebook et qu'Akl Awit prétend dialoguer sur Skype, la virtuosité et l'expérience de l'écrivain sont mises à l'épreuve de l'immédiateté.

Par Jabbour Douaihy
2013 - 12
Il n'y a pas d'âge pour se rallier aux nouveaux médias, pour en faire une pratique quotidienne, mais les écrivains habitués de l'édition traditionnelle et comme s'ils craignaient l'éphémère, l'évanescent de leur nouvelle expérience (réelle ou imaginée) tentent de la soustraire à la disparition ou l'obsolescence pour la sauvegarder sur le support papier, avec tous les aménagements nécessaires. Ainsi, deux vétérans publient simultanément et chacun selon son tempérament, Carnet de la Facebookerie pour Ahmad Baydoun et Skyping pour Akl Awit. 

Facebooking

« Ahmad Baydoun est sur Facebook ! » C'était pour les gens de plume et autres métiers « sérieux » dans le microcosme intellectuel beyrouthin une manière de dire que le « livre des visages » n'est pas nécessairement l'espace prétendument frivole. C'est que cet universitaire émérite a dans son abondante bibliographie des ouvrages de tous genres, allant de la synthèse historique la plus avertie (Identité confessionnelle et Temps social chez les historiens libanais contemporains) aux essais bien fournis sur la sociologie tourmentée des communautés libanaises (Itinéraires dans une guerre incivile).

Dans son Carnet de la facebookerie (Daftar el fasbaka) qui réunit ses interventions un peu revisitées, Baydoun définit lui-même les caractéristiques et les contraintes du genre où il s'est investi en deux phases: trois années de participation « muette » suivies d'une activité tantôt fébrile et tantôt sporadique avec des promesses répétées de retraite apparemment difficiles à honorer. Et c'était tant mieux pour ses friends que nous sommes, bien avides de ces baydouniyyat matinales qui ont donné souvent le ton juste pour commenter l'actualité arabe et libanaise au plus fort de son agitation. On retiendra la polémique avec Adonis et ses réserves exprimées concernant les révoltes arabes, le caractère atypique de la révolution syrienne, le phénomène des candidats aux opérations suicide, ces « jeunes anonymes sans aucune reconnaissance sauf s'ils meurent, se précipitent vers le ‟martyre‟ pour recevoir une récompense terrestre qu'ils ne pourront pas goûter (…), le paradis et les houris devenant ainsi pour certains d'entre eux une valeur ajoutée (…) » ou la compétition en hauteur entre le tour de l'horloge de l'église Saint Georges et la ma'zana de la mosquée Mohammad El Amine sur la Place des martyrs à Beyrouth. Un éloge funèbre à la mort du « camarade » Nassir el Assaad, un générateur électrique d'appoint baptisé Bassil (du nom du ministre de l'Énergie), et voici Ahmad Baydoun qui sème à tout vent en bon facebookeur : « Y en a marre de Mahmoud Abbas ! », « Reviens au lit mon amour », « Libérez le journaliste Fida' Itani » ou « Qui est le franc-tireur moscovite à Alep ? », délicieux et innombrable ce Facebook !

Pourtant si Facebook, et moins que Twitter, c'est l'art du bref, Baydoun ne fait en réalité qu'une semi reconversion puisqu'il n'a pas pu se résigner à abandonner parfois les longues tirades, genre article de presse, fort instructifs au demeurant et où il faut souvent « lire la suite » des posts étalés sur une page entière. Il réussit néanmoins des formules lapidaires inimitables dans le genre : « Dieu n'élève pas les lourdauds à ses côtés, il tergiverse autant qu'il peut jusqu'à ce qu'il y soit contraint de par la loi de la Création. » ou « Avec l'âge, Samir Geagea ressemble de plus en plus à Mikhaïl Naïmeh. Il me semble que c'est là une injustice que la nature inflige aux deux hommes. ». Il sait être lyrique : « Je crois que je ne guérirais jamais de la ruine d'Alep », parodique hilarant avec la maqama facebookienne, poète populaire pratiquant un zajal incertain et même traducteur patenté vers l'arabe de toute la terminologie du nouveau média. 

On ne peut, pour finir, et faute d'autres options, que « liker » et « partager » le Carnet de Baydoun qui a troqué son train de sénateur pour ces enjambées gracieuses et légères.
 
Skyping

Akl Awit, le rédacteur en chef du Supplément culturel d'An Nahar, Al Mulhaq, avec une dizaine de recueils poétiques à son actif, l'homme au verbe haut, l'écorché vif face à l'amour et à la mort, prend Skype comme prétexte pour son nouveau livre. D'ailleurs la caractéristique première de Skype n'est pas mise ici à contribution, à savoir que le poète prolonge, nuit après nuit, sa conversation avec une femme qu'il ne voit pas et de l'aveu même de l'auteur, ce recueil aurait dû s'intituler Chatting puisqu'il s'agit essentiellement d'échanges oraux et combien incertains. Awit campe le décor de son entreprise dès l'incipit en s'adressant à son interlocutrice : « Je vais croire que c'est l'aube ou peu après minuit. J'aime dialoguer avec ton humeur comme si tu étais encore endormie. Comme si tu rêvais. Laisse moi croire que tu es là et que tes instincts s'épanouissent la nuit, comme se réveillent mes démons au bord de l'abîme (…) ». Et encore : « Tu me souris, je suppose que tu sors d'un sommeil virtuel. Bon, dialoguons, supposons qu'on dialogue afin que mon âme ne soit pas convaincue de se parler à elle-même ou à ses miroirs, en one man show‟ou en Narcisse (...) ».

Le « Skyping » de Akl Awit soulève d'abord et surtout la question de la présence et de l'identité. On n'est jamais rassurés sur la « réalité » de cette femme, sur son existence à l'autre bout de l'échange, mais surtout c'est le poète lui-même qui est mis en doute: est-il l'homme, est-il la femme ou est-il les deux à la fois? Sommes-nous devant un simple jeu de miroir où l'auteur se parle à lui-même, échangeant au passage les rôles dans une dialectique sado masochiste (« Je me veux esclave, tu me veux maîtresse ») ? La confusion est entretenue pour dévoiler la femme qui est en tout homme et inversement : « Je me suis mis à nu devant toi comme un miroir se dénuderait face à un autre miroir » !

L'amour est au centre des débats et des ébats et le poète n'en fait aucun mystère: « L'amour est mon travail, j'aime avec témérité, sans calcul (…) » ou avec un prétendu syndrome familial, l'image d'un père mort, étranglé par l'amour : « Je n'ai pas d'amour qui vienne se poser sur un autre, ma vie est un abîme sans fond (…) ». Enfin la mort rode toujours dans ces bribes de phrases rappelant le tragique de l'échange entre Chauvin et Anne Desbaresdes dans Moderato Cantabile de Marguerite Duras : « Ô la mort maintenant ! Aide-moi (…) pour que l'amour ne s'enfuie pas, il faut que ce soit moi le mort (…) ».

Direct et poignant.
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Skyping (Skyping) de Akl Awit, éditions Naufal, 2013, 185 p.
Le carnet de la facebookerie (Daftar el fasbaka) de Ahmad Baydoun, L’Orient des Livres, 2013, 208 p.
 
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