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Autobiographie d’un sculpteur


Par Fifi Abou Dib
2014 - 01
L’une des pionnières du journalisme culturel au Liban ainsi que de la production télévisée, May Menassa est aussi poète et auteur de contes et de romans. Ses œuvres, en partie autobiographiques, se distinguent par un style lyrique et riche en métaphores. Son roman Chausse la poussière et marche (Inta‘el al ghoubar wa’mchi) a figuré dans la sélection courte du Prix international du roman arabe 2007. Critique littéraire, musicale et artistique dans le quotidien An-Nahar, sa vaste culture émaille ses textes, les porte, les structure et les libère de leur dimension individuelle et locale. 

Son nouveau roman, Statues fêlées (Tamathil mousadda‘a), se présente comme l’autobiographie d’un sculpteur. Prétexte qui ouvre grand les portes à l’introspection et à mille interrogations sur le pourquoi de l’art et l’éternelle dualité de l’éthique et de l’esthétique. Le narrateur, Hani Assi, enfant « accidentel », a souffert, dans son enfance, de n’avoir pas été désiré. Pire, cette absence de désir initiale est remplacée, petit à petit, par la concupiscence de son père à son égard et le silence de sa mère qui tire un certain pouvoir de cette complicité. Né en Côte d’Ivoire, Hani se prend de passion pour la terre glaise dont il sculpte des formes humaines à travers lesquelles il croit se débarrasser de l’enfant blessé qui gît en lui. Sa famille ayant certains moyens, il est envoyé (avec un certain soulagement) à Paris où il étudie les Beaux-Arts et se fait remarquer par les grandes galeries. Il en revient, s’installe au Liban, épouse une journaliste, Maissa Assi, dont il a un garçon, Jad, et une fille, Tina. Est-ce le drame de son enfance qui fissure tous ses proches ? Maissa le trompe, Tina se drogue et nourrit une haine infinie contre sa mère. Les éléments d’une tragédie sont en place. L’étau se resserre graduellement, de l’un à l’autre des 56 chapitres de l’œuvre. Sa sœur, Youmna, dépressive, se suicide. Seul son art prospère. Il reçoit un prix international qui le propulse parmi les plus grands artistes de sa génération. Cependant, rongé par le rhumatisme, il n’arrive bientôt plus à enfoncer ses doigts dans la glaise et abandonne la sculpture pour la peinture et l’écriture. Son psychiatre lui avait recommandé d’écrire son histoire. L’écriture a-t-elle des vertus plus cathartiques que les arts visuels ? A-t-il fallu à Hani passer par la sculpture pour enfin pouvoir écrire ? Il dit lui-même qu’en sculptant il ne fait que « produire de la boue avec sa boue intérieure ». Son fils, dégoûté par le Liban, lui reproche de s’enliser dans une production stérile au lieu de s’engager dans l’action citoyenne à la suite de l’assassinat d’un grand journaliste, dans lequel on reconnaît les traits de Gebran Tuéni. Sans être à proprement parler un roman à clefs, Statues fêlées rend aussi hommage à Ghassan Tuéni, notamment dans la scène des funérailles du journaliste. 

Ce roman nous conduit de la Côte d’Ivoire avec ses questions sur le racisme et l’égalité et ses tendres berceuses de nounous maternelles ; à Paris ville de l’épanouissement artistique et sexuel, et jusqu’à Munich, où le voisin du héros, Friedrich Herman, l’incite à exposer ses œuvres et partage avec lui sa propre culpabilité archaïque. Ces épisodes sont illuminés de rencontres, de l’évocation de sonates, de fugues, de symphonies et de ballets, de pièces de théâtre et de citations littéraires. La vie du héros s’achèvera, comme elle a commencé, entre grâce et tragédie, au Liban forcément, comme l’exige la trame de ce roman réaliste jusqu’à la douleur.


 
 
D.R.
Statues fêlées rend aussi hommage à Ghassan Tuéni, notamment dans la scène des funérailles du journaliste.
 
BIBLIOGRAPHIE
Statues fêlées (Tamathil mousadda'a) de May Menassa, Dar al-Saqi, 2013, 336 p.
 
2017-08 / NUMÉRO 134