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Simone de Beauvoir, les mémoires d’une jeune fille « pléiadisée »


Par Jean-Claude Perrier
2018 - 06
L’auteur du Deuxième sexe fait une entrée remarquée dans la « Bibliothèque de la Pléiade », la prestigieuse collection de chez Gallimard, sorte de panthéon français de la littérature, avec deux volumes de ses Mémoires et un Album dû à sa fille adoptive, Sylvie Le Bon de Beauvoir.

Maintenant que la chose est faite, elle apparaît comme une évidence. On se demande, même, pourquoi Simone de Beauvoir (1908-1986) a dû patienter si longtemps après sa mort pour être « pléiadisée ». Jean-Paul Sartre (1905-1980), lui, son compagnon, avec qui elle avait signé le 8 juillet 1929 une « alliance à vie » – un pacte qui n’empêcha pas chacun de son côté de connaître de nombreuses aventures amoureuses, le couple n’habitant même jamais ensemble –, avait reçu cet honneur de son vivant. Même si, rebelle, il n’en voulait pas au début, qualifiant la Pléiade de « pierre tombale », tout comme, en 1964, il avait refusé le prix Nobel de littérature, qui lui fut pourtant décerné, il participa à l’élaboration du volume de son Œuvre romanesque, lequel parut en 1981, quelques mois après sa mort.

On peut estimer qu’en dépit du respect, de l’admiration qu’ils se portaient mutuellement et des succès de librairie considérables des livres de Simone de Beauvoir, (Le Deuxième sexe, paru en 1949, et Les Mémoires d’une jeune fille rangée, en 1958, ne sont pas loin d’un million d’exemplaires chacun, toutes éditions confondues, et Les Mandarins près de 600 000 ex., depuis 1954), la gloire de Sartre, sa renommée médiatique, son statut de gourou politique de toute une génération, lui ont fait de l’ombre. Mais cette femme, qui se considérait par-dessus tout écrivain et déclarait, dans La Force des choses : « Le fait est que je suis écrivain : une femme écrivain, ce n’est pas une femme d’intérieur qui écrit mais quelqu’un dont toute l’existence est commandée par l’écriture », a vu son œuvre attendre son heure.

Et ce n’est peut-être pas un hasard si, sans parler d’une quelconque parité artificielle au panthéon de la littérature, c’est cette femme-là, considérée par certaines comme la mère du féminisme moderne – opinion qui mériterait nombre de mises au point – qui y entre aujourd’hui, à un moment où l’on n’a jamais autant parlé des femmes, notamment des artistes. « Plus de femmes dans La Pléiade, résume l’Académicienne Danièle Sallenave, auteur d’un essai fondamental sur Simone de Beauvoir, Castor de guerre, paru chez Gallimard en 2008, c’est évidemment une excellente chose. On l’attendait depuis longtemps. » Sa fille Sylvie Le Bon de Beauvoir également, adoptée par l’écrivain en 1980, après la mort de Sartre, afin qu’elle puisse veiller sur la destinée posthume de son œuvre et, en tant que titulaire du droit moral, organiser d’éventuelles publications d’inédits (ses correspondances, en particulier). Elle a œuvré pour que l’entreprise aboutisse, s’est chargée de l’établissement des textes, puisqu’elle possède une partie des manuscrits, et aussi de la séquence chronologique dans chacun des deux volumes. Elle est l’auteur de l’Album qui les accompagne, parcours biographique largement illustré où, témoin privilégié, elle s’attache à mettre en lumière la vraie Simone de Beauvoir, une femme de passion, de sensualité, bien à rebours de l’image traditionnelle de bas-bleu intellectuel, froid et distant, qui lui colle à la peau. « Sartre et Beauvoir étaient des gens pleins de vie et follement drôles », raconte celle qui a fait la connaissance de Simone de Beauvoir en 1961, en tant que lectrice admirative, et est ensuite devenue son amie d’élection, avant l’adoption. Elle aimait aussi beaucoup Sartre. 

Une fois le principe de la « pléiadisation » acquis, il fallait décider quel pan de l’œuvre de l’écrivain, vaste et diverse, serait choisi : ses romans, ses essais, ou ses mémoires ? C’est cet ensemble-là qui a été privilégié, en toute logique. Dès 1927, dans ses Cahiers de jeunesse, elle notait : « Écrire – une œuvre où je dirais tout, tout. » La dimension autobiographique est donc centrale chez celle que ses proches appelaient « le Castor ». C’est son ami René Maheu qui avait inventé le surnom, grâce à un jeu de mots approximatif : en anglais, Beauvoir sonne proche de beaver, qui signifie castor. Le mot est resté. Et le côté bosseur de cet animal-totem convenait parfaitement à l’écrivain, qui fut aussi professeur de philosophie.

Sous le titre générique de Mémoires, la Pléiade rassemble Les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960), La Force des choses (1963), Tout compte fait (1972) et La Cérémonie des adieux (1981), sur les dernières années et la mort de Sartre. En revanche, les entretiens qui constituent la seconde partie du livre n’y sont pas repris, l’ayant-droit de Jean-Paul Sartre ne l’ayant pas souhaité. S’y est ajouté, en revanche, Une Mort très douce (1964), court récit consacré par l’écrivain à la maladie et à la mort de sa mère. La forme et le style de ces différents ouvrages sont différents, mais l’unité d’ensemble réside dans le projet littéraire, cette volonté de « tout dire », quitte à déplaire à d’aucuns, encore en vie à l’époque, et même si certains noms ont été changés. L’édition est chronologique suivant l’ordre de publication, avec une césure en 1952, soit au milieu de La Force des choses, qui court sur les deux tomes. 

Quelle plus éclatante façon « d’arracher (une) existence mortelle au temps et au néant », comme écrit Sylvie Le Bon de Beauvoir ? Laquelle espère évidemment que les essais et les romans de sa mère entreront aussi un jour dans la Pléiade.

 
 
BIBLIOGRAPHIE 
 
Mémoires, tome I et tome II de Simone de Beauvoir, Gallimard, 2018.

L’Album, hors commerce, est offert par les libraires à tout acquéreur de trois volumes de la Pléiade, durant une période limitée.
 
 
D.R.
 
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