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Toulouse honore les littératures libanaise et syrienne


Par Georgia Makhlouf
2015 - 07
Jean-Luc Moudenc, Maire de Toulouse, l’avait annoncé, cette édition du Marathon des mots se voulait une invitation à franchir les rives de la Méditerranée pour prendre la route de Damas et de Beyrouth. Les écrivains « ont courageusement libéré la littérature du Moyen-Orient des carcans des tabous et de la censure », affirmait-il, « ils nous prouvent que la liberté, menacée et fragile, est et reste une conquête permanente de l’homme et de l’Histoire ». « Nous accueillons donc cette littérature toute entière et sans réserve, plurielle comme elle l’est », poursuivait-il en ouverture du Marathon. 

« Tunis. 1er mai 2015. Nous étions avec Abdennour Bidar, Clotilde Courau, Laurent Joffrin, Julie Gayet, Atiq Rahimi et Plantu au Musée du Bardo pour des rencontres et des lectures en solidarité avec les écrivains et artistes de Tunisie – et encore, tous, sous le choc des attentats de Paris et de Tunis. Ces rencontres célébrant la liberté de créer auront été l’un des temps forts de notre saison littéraire », soulignait Olivier Poivre d’Arvor, président de la manifestation, ses paroles prenant un relief tout particulier au moment où la barbarie frappait à nouveau la Tunisie et la France, au deuxième jour du Marathon. Cette fête du livre allait donc être l’occasion d’échanges intenses et vifs « tant la situation politique, culturelle et religieuse de cette région du monde relève de tensions, de contradictions et un peu d’espoir aussi dans l’avenir, nous l’espérons ! », poursuivait Poivre d’Arvor alors qu’il menait les rencontres avec Jean-François Colosimo, Abdennour Bidar et Gilles Kepel, invités à apporter leurs éclairages infiniment stimulants sur ces questions. Les salles croulaient de monde pour les écouter interroger le rôle des chrétiens d’Orient dans le rayonnement de la civilisation arabo-musulmane pour Colosimo, ou appeler à extirper « les racines du mal » dont souffre l’islam et « qui menace de le détruire comme culture et comme civilisation », selon les mots de Bidar.

« Une édition entraîne l’autre », nous explique Serge Roué, directeur du Marathon. « Charif Majdalani, Hyam Yared, Farouk Mardam Bey, Vénus Khoury Ghata ont déjà participé à de précédentes éditions à Toulouse ou à Tunis. Et l’an passé dans le cadre d’un cycle “littérature et musique”, nous avions invité le groupe Mashrou‘ Leila. L’engouement, la curiosité du public pour ces jeunes Libanais nous a donné l’intuition d’un programme libanais qui donnerait à entendre toutes les générations d’auteurs et artistes du Liban. » Ce sont donc ces jeunes musiciens « ouverts aux accents du monde, singuliers, parfois frondeurs, modernes et furieusement cosmopolites » qui ont donné le coup d’envoi de la manifestation. Guitares saturées, lignes de claviers distillées comme des fuites, violons entêtés et entêtants, sons électro minimalistes, Mashrou‘ Leila, emmené par le chanteur Hamed Sinno, a martelé ses refrains poétiques comme autant d’hymnes à la vie et à la liberté d’expression.

Le Marathon a ceci de particulier parmi les manifestations littéraires, qu'il privilégie largement les lectures. « En inventant ce concept de manifestation littéraire, explique Roué, il y avait l’envie d’innover, de proposer une rencontre inédite entre le livre, la scène et une ville comme Toulouse qui regorge de librairies de qualité et plus encore de lieux singuliers, patrimoniaux où il est agréable de se retrouver. Et puis, bien sûr, l’idée de revenir aux mots, au style des auteurs plutôt que d’astreindre systématiquement l’écrivain aux commentaires de son texte ». Cette présence scénique permet les croisements entre les différentes disciplines artistiques, musique, théâtre, peinture ou danse, et ouvre parfois de nouvelles perspectives aux auteurs… « C’est vraiment une alchimie particulière que ce Marathon, poursuit-il. Les plus assidus de nos spectateurs sont de grands lecteurs : ils viennent pour cet exercice particulier qu’est la lecture, mais aussi pour rencontrer sans barrière, ni obstacle les écrivains qui assistent ou participent aux lectures, prennent part à des rencontres et parfois à des débats thématiques. » C’est tout cela le Marathon : un festival littéraire et théâtral, une rencontre inédite et éphémère entre le livre et la scène, des instants uniques qui souvent ne se reproduiront pas, dans des lieux qui racontent la mémoire de la ville tels que le cloître des Jacobins, la chapelle des Carmélites ou le théâtre du Capitole… On a ainsi pu entendre d’immenses acteurs interpréter des textes avec un incroyable talent : Daniel Mesguich pour La porte du soleil d’Élias Khoury ou Saint Georges regardait ailleurs de Jabbour Douaihy, la merveilleuse Marie-Christine Barrault pour Le royaume de cette terre de Hoda Barakat, tandis que Marianne Denicourt découvrait Beyrouth, la nuit de Diane Mazloum et que Marie Bunel faisait revivre Les absents de Georgia Makhlouf. Certains lisaient eux-mêmes leurs textes face à un public fervent, venu en nombre et qui ne pouvait parfois accéder aux salles archi-combles, comme Amin Maalouf, Vénus Khoury Ghata, Hyam Yared ou Najwa Barakat. Des rencontres animées ont également permis à Salah Stétié, Alexandre Najjar ou Farouk Mardam-Bey de répondre avec le brio qu’on leur connaît aux questions d’un public attentif et heureux. Car « le Marathon des mots est peut-être une exception, mais les littératures du monde arabe connaissent un fort engouement du public toulousain qui s’en empare et suit fidèlement les écrivains de livre en livre », observe Serge Roué. Ce public accueillait également de nouvelles voix de la littérature syrienne, comme Rosa Yassin Hassan, ou d’autres plus connues, Myriam Antaki ou Hala Kodmani.

Tard dans la nuit, de petits groupes devisaient encore devant les portes à peine refermées de ces lieux magiques qui sont l’âme de la ville rose et qui avaient vibré pendant quelques heures aux accents de textes, de voix et parfois de musiques, brillamment accordés. On se prend à rêver que le Marathon aborde un jour nos rivages libanais, et qu’il y prolonge les échos de ces voix, essentielles parce que plurielles. Et libres.


 
 
© Marion Poussier
 
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