FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Table ronde
Arabes et Européens unis contre la barbarie


Par Jean-Pierre Filiu
2015 - 02
Nous sommes au matin du 16 janvier 2015. Toute la nuit, le cauchemar contre lequel je mets en garde depuis de longs mois a continué de prendre forme. Après la France, la Belgique. Après Paris, Verviers. Au moins les terroristes ont-ils cette fois été neutralisés avant leur passage à l’acte. Je n’ose imaginer le carnage qu’ils auraient perpétré avec l’arsenal trouvé à leur disposition.

« Un 11-Septembre européen », c’est ainsi que j’ai essayé de faire comprendre à mes amis, à mes lecteurs, à mes compatriotes, la menace qui se profile à l’horizon du continent. Je n’ai jamais cru à la réplique des attentats contre les Tours Jumelles et le Pentagone, mais je m’efforçais, par cette formule-choc, de communiquer l’angoisse que devrait susciter la menace d’une campagne coordonnée à l’échelle de l’Europe.

Cela fait plus de vingt ans que, à un titre ou un autre, je suis du moins loin possible la mouvance jihadiste. Et, je l’avoue volontiers, je n’ai jamais eu aussi peur. Cette peur est raisonnée, argumentée, elle découle d’une forme d’interprétation patiente du logiciel de la machine de guerre qui s’est forgée au Moyen-Orient, dans l’indifférence coupable des nations, si ce n’est leur complicité plus ou moins directe. 

Cela fait près de quatre ans que le peuple syrien souffre le martyre dans une indifférence quasi générale. Tant de « bons » esprits ont affirmé qu’aider les révolutionnaires ne ferait que renforcer les jihadistes. Quatre années d’abandon de la population syrienne face à la barbarie du despote Assad n’ont pourtant fait que favoriser l’émergence d’un « Jihadistan » sans précédent au nord de la Syrie et de l’Irak, sur un territoire grand comme la Jordanie.

Personne, ni aux États-Unis ni en Europe, n’a esquissé la moindre autocritique pour sa responsabilité dans un tel désastre stratégique. Seul le président François Hollande a rappelé maintes fois les sinistres conséquences du refus américain de sanctionner le tyran de Damas, après même qu’il ait bombardé aux armes chimiques les habitants de sa capitale, en août 2013.

Cette funeste abstention occidentale a entraîné une véritable envolée des « montées au jihad » en Syrie, et ce depuis le monde entier. Ce n’est pas qu’un problème arabe et européen, puisque les « volontaires » viennent en masse de tous les continents, du Canada à l’Australie, de la Russie à l’Indonésie. Mais ce sont les Arabes et les Européens qui paieront dans leur chair le prix de cette expansion jihadiste.

Mes amis syriens m’avaient confié depuis le printemps 2011 qu’il fallait mieux que l’Occident se taise s’il n’accompagnait pas son discours anti-Assad d’un engagement concret. Ils étaient plus lucides que moi face à l’inanité des algarades des dirigeants américains et européens : elles étaient juste assez bruyantes pour permettre au despote syrien d’accuser ses opposants d’être des « agents de l’étranger », sans n’être jamais assez concrètes pour faire basculer un rapport de forces écrasant en faveur du régime, soutenu inconditionnellement par Moscou et Téhéran.

Depuis le carnage chimique d’août 2013, je martèle le même message : l’abandon du peuple syrien à ses bourreaux n’est pas seulement une infamie, d’un point de vue moral, c’est aussi une faute stratégique que l’Europe va lourdement payer ; il ne s’agit plus d’assister les Syriens en révolution, mais de protéger l’Europe en appuyant des alliés locaux face à un ennemi commun ; l’alternative n’est pas entre intervention et non-intervention, mais entre l’absence actuelle de politique et l’élaboration (enfin !) d’une stratégie anti-jihadiste.

Arabes et Européens ont tous vu leur sécurité durablement fragilisée par la désastreuse invasion américaine de l’Irak en mars 2003. C’est à la faveur du chaos ainsi semé entre le Tigre et l’Euphrate qu’Al-Qaida a pris racine, jusqu’à devenir Daech, le bien mal nommé « État islamique ». Mais jamais le « Jihadistan » n’aurait pris une telle ampleur si Assad et ses pairs en barbarie ne l’avaient méthodiquement alimenté.

De « lignes rouges » rhétoriques en reculades tactiques, Barack Obama n’a cessé de renforcer le monstre à deux faces Assad/Baghdadi, tant la dictature syrienne est intimement liée à son partenaire jihadiste pour mieux écraser les aspirations populaires. Arabes et Européens n’ont plus le temps d’attendre un hypothétique retournement électoral à Washington pour tenir bon face à la bête immonde. Nous sommes unis face à cette barbarie, car nous partageons le même destin.
 
Dernier ouvrage publié :
Je vous écris d’Alep, Denoël, 2013 
 
 
D.R.
Jamais le «Jihadistan» n’aurait pris une telle ampleur si Assad et ses pairs en barbarie ne l’avaient méthodi-quement alimenté.
 
2017-09 / NUMÉRO 135