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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
Intello nouveau riche


2014 - 03
Ce matin, elle s’était levée toute joyeuse à l’idée de la journée délicieuse qui l’attendait. Délivrée pour quelques heures de ses cours abstraits à la fac, des séminaires interminables où l’on débattait de l’avenir de l’enseignement supérieur en Afrique subcontinentale et des colloques où elle s’évertuait à suivre la traduction laborieuse de l’intervention soporifique d’un juriste germanophone, elle allait s’en donner à cœur joie.
 
En effet, dans ces rencontres matinales entre femmes qui portaient désormais le nom plus glamour de « brunch » remplaçant – mais le principe restait le même – la bonne vieille « sobhyé », elle n’allait parler que du nouveau rouge à lèvres « repulpant » qui vous donnait la moue boudeuse de Scarlett Johansson, d’une recette secrète de pain perdu au caramel à mourir de plaisir, de l’adultère d’une femme du monde que son mari continuait – le pauvre ! – à entretenir royalement, de la nouvelle villa qu’un ex-chauffeur de ministre venait de se faire construire (comment ? dites-moi seulement comment ?) et de l’incontournable nouveau régime-miracle à base d’écorces d’ananas et de gingembre bouilli… Bref, que de choses palpitantes et délicieusement frivoles, cela sans compter les délices d’un buffet fort joliment présenté mêlant le sucré et le salé et les joies puériles de la lecture du marc de café par une copine sacrée pythie que l’on écoutait religieusement depuis que l’une de ses vagues prédictions s’était réalisée.

Et voilà qu’elle venait tout vous gâcher. Inscrite depuis peu à un cours de littérature pour dames désœuvrées, elle vous bassinait les tempes, depuis qu’elle était arrivée, avec À la recherche du temps perdu, (bien-nommé vous dites-vous méchamment), venant visiblement de découvrir Proust, sa relecture de Chateaubriand conseillée par les pages littéraires du Nouvel Observateur (on aurait tout vu), « La truie » de Marie Darrieusseq dont le seul titre vous donnait la nausée et le dernier Houellebecq, « plus sombre de tous », assurait-elle doctement, s’étonnant, avec quelque commisération, que vous ne l’ayez pas encore lu.

Vous lui assurez, le plus sérieusement du monde, que depuis longtemps, vous ne lisez plus que le magazine Futilités et, les jours fastes, Point de Vue - Images du Monde pour les amours du Prince Harry et vous vous enfuyez lâchement vers le buffet.

Miam… Ces petites tartes sont vraiment chou…
 
 
© Stanley Kubrick
 
2020-04 / NUMÉRO 166