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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
Voyage, voyage


2014 - 07
Elle s’était promis de voyager léger, de faire comme ces businessmen japonais qu’elle croisait dans les aéroports, nuque rasée et attaché-case à la main, souriants de porter si peu de bagages, qui la saluaient poliment d’une courbette gracieuse.

Hélas, elle, relevait plutôt des Roms version transfuges en déplacement. Elle commençait invariablement par sortir une valisette toute petite et extra-plate. Elle devrait lui suffire pour huit jours, voyons ! Deux ou trois tenues sport, une paire de ballerines pour marcher confortablement, une veste pour tout-aller et le tour était joué. C’était compter sans le sac de pistaches de deux kilos de sa voisine pour son fiston chéri qui les « a-do-rait » et qu’elle n’avait pas le cœur de lui refuser, le gros paquet de douceurs arabes pour sa tante chérie qui en raffolait et la nappe brodée de l’artisanat qu’elle destinait sournoisement au boss de son fils (on ne sait jamais…).

Et si elle était invitée à l’Élysée ? On avait peut-être entendu parler « dans les hautes sphères » comme disait sa mère, de ses billets dans L’Orient Littéraire. Elle se prend à rêver… Il est vrai qu’aujourd’hui les femmes ministres se font photographier en jeans et baskets sur la photo officielle, mais elle, elle était libanaise. Il lui fallait donc une tenue « habillée ». À y penser, plutôt trois pour avoir le choix. Et les sacs du soir pour aller avec, sans compter les chaussures à talons (trois aussi). Et les bijoux alors ? Elle n’allait pas se montrer déparée comme une pauvresse. Le tiers-monde, soit, mais il ne passerait pas par elle. D’où un gros sac de colliers, boucles d’oreille, broches, bracelets et bagues digne d’une courtisane turque. Au point où on en était, autant rajouter finalement son ensemble « sport chic » pour les occasions en demi-teinte (Matignon ?).

Lorsque son cher époux suggère timidement de mettre sa trousse de toilette dans sa valise à elle, elle pousse les hauts cris.

Elle voyage léger, qu’on se le dise !
 
 
© Laureline Mattiussi
 
2020-04 / NUMÉRO 166