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2017-07 / NUMÉRO 133   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Inédit
Nous sommes des ordures
Wajdi Mouawad n'a pas connu Samir Frangié, mais il a toujours été sensible à ses idées sur le vivre-ensemble et l'identité, qu'on retrouve dans les pièces du dramaturge qui évoquent directement ou indirectement le Liban. Il a accepté, à l'occasion de ce numéro spécial, de nous livrer ce texte très dense, librement inspiré par la pensée de Frangié.

Par Wajdi Mouawad
2017 - 05
Nous sommes des ordures. Nous sommes des ordures du pays des ordures. Le pays le dit, le pays le devient. Et nos pères harassés vont le dos courbé. Ils murmurent aux insectes et à toutes les bêtes invisibles qui se posent sur leurs épaules, au creux de leurs joues, dans les rides de leurs paumes : Oui. Nous sommes des pères du pays des ordures et nos fils sont des ordures nés aux pays des ordures. Ils s’assoient, chaises en bois abandonnées le long des rues, et à nous, les fils, ils ordonnent : Apportez-nous notre café. Et nous leur apportons leur café tel que nos mères nous ont appris à le faire et tournant la cuillère dans le limon des chagrins, nous entendons la voix tranquille de nos mères disparues : Va porter ces tasses aux hommes assis là dehors dans le silence du silence et si tu entends leur murmure : « Nous sommes des pères du pays des ordures », ne t’avise d’interrompre leur souffle, ne t’avise de les questionner, car eux, comme les abeilles loin de leur ruche, sont loin de leur joie. Déposant les tasses dans l’ambre de la lumière, nous entendons le murmure de nos pères : Nous sommes des ordures. Nous sommes des ordures du pays des ordures. Le pays le dit, le pays le devient. Et, désobéissant à l’injonction de nos mères, forçant le verrou des bouches scellées de nos pères, léchant du bout de la langue les fragments d’un alphabet carbonisé entassé au fond de leurs gosiers, cendre dont nous sommes nés ordure au pays des ordures, nous exigeons d’eux la parole, nous attendons les mots.

Ode à nos pères qui tiennent dans leurs mains la cendre des maux sans mots, des mots sans couleurs, des couleurs sans lumière, de leurs fils assoiffés de parole pour que les ponts adviennent et que les rives se rejoignent.

Nous vous voyons. Nous vous regardons. Enfants, vous nous faisiez peur. Aujourd’hui vous allez, dos courbés, murmurant aux insectes, aux limaces, aux mouches, aux coccinelles et aux abeilles : Nous sommes des ordures. Nous sommes des ordures du pays des ordures. Le pays le dit, le pays le devient. Vous étiez-là ? Vous étiez jeunes et beaux à l’instant du démembrement ? Vous séduisiez nos mères à l’instant du démembrement ? Vous étiez-là ? Vous vous en souvenez ? Pourquoi taisez-vous ce dont vous vous souvenez ? Aux terrasses des cafés, au soleil verdoyant, vous égorgez vos souvenirs et la mémoire s’écoule au caniveau de vos hontes quand pousse la grande forêt du silence. Marécages où nous nous noyons au milieu des boas constricteurs. Ils s’enroulent et broient en nous l’histoire de nos pères et l’avalent et longtemps la digèrent quand vous restez assis sur les chaises en bois des rues sous le soleil d’urine des canicules.

Nous sommes des ordures. Le pays le dit, le pays le devient. Nous sommes des ordures du pays des ordures. Vous le proclamez tous les jours. En ce jour d’hui, en ce soir d’hui en cette nuit d’hui. Vous étiez là ? Vous êtes toujours là. Pourquoi ne cultivez-vous plus vos jardins ? Est-ce par peur de creuser la terre ? Par peur de trouver sous les sillons et dans les rhizomes les dents de laits brisées de votre enfance cassée concassée ? Pourquoi ne cultivez-vous plus les fleurs ? Est-ce par peur du parfum des frayeurs ? Pourquoi ne labourez-vous plus les champs en escalier de notre fierté ? Est-ce par crainte des sueurs nées des vertiges du cœur aux abris sans lumières quand battait à coup de bombes le cœur terreux d’une ville vile ?

Nous sommes des ordures. Nous sommes des ordures du pays des ordures. Le pays le dit, le pays le devient. Et vous buvez le café d’un air sévère. À midi nous déposons devant vous les mezzés, cela vous rend heureux et l’alcool blanchi ouvre en vous la cage où sont tenus prisonniers les animaux sauvages de vos désastres. Les mots sautent et bondissent, fous, fous de cette obscurité soudain brisée, de l’irruption de la lumière ! Aveuglés, les mots piaillent, oiseaux vivants, ils vont dans les cages trop petites de votre honte se fracassant contre les parois de vos bouches et, ne trouvant pas la sortie, se coupent les ailes et, sortant par fracas de vos gorges écorchées, explosent vos mâchoires dans la douleur immense, immense, d’une mémoire qui s’anime ! Vous dites : « Il y a longtemps j’étais assis ici et tous mes amis sont morts et je ne veux pas le savoir, ne veux plus le savoir et toi qui me regardes, m’appelles père quand de père je n’ai plus ni joie ni repère, je te laisse avec cette mémoire sans bras ni jambes et te demande de ne plus rien me demander, te le demande et te l’ordonne ! Khalas ya walad ! » Et vous reprenez le grand égorgement. Et nous, outrepassant le respect qu’on doit à votre âge, vous le faisons bouffer, le respect que l’on doit à votre âge, vos fils nés ordure au pays des ordures, exigeant de vous la parole et les mots, vous disons : Dans cette ruelle menant au jardin de notre maison d’avant le démembrement, que faites-vous en ce jour où il fait si bon vivre ? Vous dites : On égorge, nos mémoires. Ne nous dérangez pas et éloignez-vous car ce n’est pas là une chose à montrer aux enfants, éloignez-vous car rien ne saigne plus qu’une mémoire que l’on vide de son sang. Tordons le cou aux mots, aux lettres, aux langues, tordant le coup à chaque lettre de l’alphabet, de l’Aleph au yé, calmes, élégants dans vos costumes italiens d’avant le grand démembrement, la peau burinée, et les idées fixes, la femme à la cuisine, c’est son royaume, roulant calmement la cigarette et exigeant du bout du doigt que l’on vous apporte le charbon des fumées parfumées, vous tranchez les gorges de la mémoire. Vous égorgez, sous le déclin de ce soleil qui bout, chaque souvenir des années du démembrement. Oublier les mots, oublier les phrases, oublier les peurs, oublier les frayeurs. 

Papa, les mots, les mots, que fais-tu de tous les mots ?

Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots, pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots. Pas de mots, pas de mots.

Et ce sont là des chevaux de silences aux galops partis depuis longtemps quand toute musique ne peut être musique que si c’est la musique d’avant le démembrement et tout souvenir ne peut être souvenir que s’il est souvenir d’avant le démembrement. 

Nous sommes des ordures. Le pays le dit le pays le devient. Nous sommes des ordures du pays des ordures. Nous sommes des pays des ordures et les ordures comme les chiens ça ne ment pas. Les voilà comme des corps morts remontés à la surface. Plus d’éboueurs, plus de fosses pour enterrer les ordures qui s’entassent dans les lits des fleuves asséchés, les flancs des collines, ganglions aux bas des immeubles, métastases des poubelles à hauteur de notre terre, métastases contre lesquelles s’opposent les silences de tout un peuple qui va, indifférent, comme si de rien n’était. 

Des ordures, des ordures, nous sommes des ordures venues du pays des ordures à refaire surface sur la surface de notre terre et l’on dit c’était donc ça le pays rêvé ? 

Nous sommes des ordures. 

Ils se sont levés de partout les administrateurs anciennement sanguinaires de ce pays, les enfantivores, ils se sont levés, ceux-là dans leurs voitures et leurs palais, ensanglantés eux-mêmes qui nous ont ensanglantés, chefs de partis, chefs de milices, chefs des harangues, chefs des bêtes sombres d’une histoire sombre qui sombre plus sombre qu’une plaque d’obscurité des nuits sans lune ni étoiles. Les pères ! Les pères ! Enfantivores ! Ils se sont levés, ordures eux-mêmes noyés dans les puanteurs de leur silence. Il faut ramasser les ordures qui jonchent nos rues, nos routes. Ils le disent, sans trembler. Ils crachent le mot pays comme avant ils crachaient le mot paix. Enfantivores ! Comment ramasser les mémoires ensanglantées, la mémoire jamais dite, toujours tue, toujours égorgée, dans la mémoire de chaque homme assis à une chaise en bois aux abords des immeubles ? Et c’est comme un temps passé qui ne passe pas, un temps écroulé qui ne cesse de sertir le diamant brut de l’oubli. 

Nous sommes des ordures. Le pays le dit, le pays le devient. Nous sommes des ordures du pays des ordures. Vous étiez-là ? Vous vous en souvenez ? Il y avait des ballons rouges aux plages. Un jour nous avons vu arriver un jeune homme. Il venait d’une langue barbare et avait le regard cramé au fusain des misères. Il en avait avalé les cailloux, mâché longtemps le plastic, pour s’ouvrir à la parole bricolée, vissée, de-ci de-là, par les insultes et les jurons. Il allait seul, sans habits que ceux qui le vêtaient mais avec des dents si blanches qu’elles conféraient à sa fureur une beauté affolante, innocente, comme la présence d’un dieu. Dans la chaleur des étés caniculaires, rageant, enrageant au milieu des boulevards, il haranguait la foule d’une voix si cristalline que tout s’interrompait et devenait la voix perdue, ancienne, des idiots morts seuls, des crétins, des demeurés, des incapables, des inaptes et des médiocres, autant de mauvaises herbes, orties aux abords des chemins. Vous vous souvenez ? Il était si jeune et sa jeunesse il la piétinait sans qu’aucun de vous n’accoure pour le retenir. Nul ne comprenait, nul ne pouvait comprendre. Il allait à l’extrême limite de la fracture de sa voix et quand l’inflammation semblait s’épuiser, cesser de brûler, lui, sans hésitation, sans défaillance, proche d’un chant ancien, il laissait échapper des mots sans liens les uns avec les autres. La féérie était perdue depuis longtemps et nul ne s’en souciait sauf les statues, grises de sable et de pierres agglomérées, qui fixaient de leurs yeux noircis nos vies dont pas une ne leur survivrait. Le désastre était sur nous. Avec nous. Parmi nous. Nous n’allions plus tarder à le découvrir, plus tarder à en prendre amèrement conscience, après les disparitions et les enlèvements, les massacres et les destructions, les séparations et les trahisons, tout ce qu’il avait tenté de prévenir, de sa voix vigie, aveugle et clairvoyante, limpide et énigmatique, labyrinthe à ciel ouvert. Mais qui aurait pu comprendre les hurlements oraculaires de l’enfant fou qui allait dans les ruelles de cette ville de poussière ? Qui en avait les oreilles quand il hurlait : Mais où est le ballon ? Où est le ballon ? Quand est ce qu’on va monter à Berdawné manger du knéfé ? Où est le ballon ? Où il est le ballon rouge ? Où il est le ballon ? Et les pêcheurs ? Où sont-ils les pêcheurs ? Morts avalés par une gueule trop grande à force de naviguer sur la houle de l’absence et tout a chaviré. Vous vous souvenez ? Voilà ce que hurlait l’enfant fou de douleur et les hommes, assis sur leurs chaises en bois, rigolaient, et disaient : Toi, tu es l’enfant toupie. Tourne et fais nous rire car la vie est belle. Et le jeune homme fou tournait. Il bavait. De sa bouche bavait la bave. Va t’essuyer, disaient les vieux hommes assis sur leur chaise de bois, il faut bien se tenir en ce pays. Et le jeune homme disait : Je peux pas ! C’est le cloaque des ordures. Le jus des ordures qui me sort de la bouche ! Nous sommes des ordures, nous sommes d’un pays d’ordures. Le pays le dit, le pays le devient. Des ordures au pays des ordures. Et les ordures, comme la mémoire, ça pourrit et ce qui pourrit fait son jus et ce jus c’est ce qui bave de ma bouche. Où il est le ballon, où il est le ballon, le ballon rouge ? Il est où ? Il est perdu ? Quand est ce qu’on va monter a Berdawné manger du knéfé ? Et les hommes rient et lui tourne. Vendredi prochain ? Vendredi prochain à Berdawné manger du knéfé ? 

Aujourd’hui vous vous souvenez de cela et vous allez le murmurant aux insectes : Nous sommes des ordures. Le pays le dit, le pays le devient. Nous sommes des ordures du pays des ordures. Vous étiez-là ? Vous vous en souvenez ? Pourquoi taisez-vous ce dont vous vous souvenez ? Dans cinquante ans tous ceux qui auront été témoins du grand démembrement rendront à la terre ce qu’ils lui auront pris de poussière et au ciel sa lumière et nul pour dire : J’y étais et je peux témoigner. Ici il y eut du sang et ce sang !
Personne pour le dire ? 
Personne pour le raconter ? 
Le sang des morts de notre guerre on l’a enfermé dans une boite dont on a refermé le couvercle pour en jeter la clé dans le fond des mémoires égorgées des hommes assis aux abords des rues. Les mots s’emmêlent dans le jus de la terre molle. Ne reste là qu’un texte impossible à écrire ou bien de droite à gauche en tous cas à l’envers car ici tout se joue à l’envers. Ici, il y a un silence sismique. Tremblement de terre de silence. Plaque tectonique de chagrin. Ce sont comme autant de flaques de béton tombées d’un ciel sempiternel. Il faut bien toucher du bout de son cœur barbelé une note d’un piano kalachnikové. Car c’est trop dur de se tirer une balle de mémoire dans les os du crâne.


 
 
D.R.
"Ode à nos pères qui tiennent dans leurs mains la cendre des maux sans mots, des mots sans couleurs, des couleurs sans lumière, de leurs fils assoiffés de parole pour que les ponts adviennent et que les rives se rejoignent." "Nous sommes des ordures. Le pays le dit, le pays le devient. Nous sommes des ordures du pays des ordures."
 
2017-07 / NUMÉRO 133