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2017-06 / NUMÉRO 132   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Témoignage
Que la paix soit avec toi, mon ami !


Par Mohammad Hussein Chamseddine
2017 - 05
Par trois fois, entre 1994 et 2017, un visiteur, que notre ami appela « le crabe », s’installa dans son corps, selon l’anecdote rapportée dans Voyage au bout de la violence, ouvrage publié au cours de la deuxième « visite ». Cela signifie que l’Ange de la Mort, concernant Samir Frangié, avait tourné le dos pendant un quart de siècle environ à sa mission, pour une raison que je ne suis pas en mesure de nommer… et ce jusqu’à ce que notre ami le grondât « à la zghortiote » : « Qu’as-tu, Ange ? Courage ! Pourquoi es-tu hésitant, embarrassé, trempé de sueurs froides, comme si tu exerçais ton éternel métier pour la première fois ? »

Durant ses dernières semaines, Samir témoigna d’un double état : une sérénité profonde à l’égard de son corps et de son destin, et une anxiété tout aussi profonde à l’égard de toutes les causes pour lesquelles il avait consacré, d’un altruisme singulier, ses efforts moraux et intellectuels. S’il souffrait d’une chose, c’était de l’incapacité de sa voix à exprimer les idées qui bouillonnaient dans sa tête bien faite, dans son âme bien née… Pourtant, ne présentant pas le moindre signe d’égarement, ses regards exprimaient tout, d’une éloquence ravissante. Une manière de pousser à l’extrême, par-delà le silence, ce qu’un ex-représentant de l’Union européenne au Liban avait bien noté chez Samir, cette « faculté extraordinaire à vous proposer une nouvelle idée, une nouvelle initiative, à chaque fois que vous le rencontrez » !
Il suffisait en effet de quelques premières rencontres pour qu’il parvienne à connecter sa propre expérience à la vôtre, tout en respectant les spécificités de chacun, malgré quelques divergences, pour en faire un passé commun ‒ bien entendu, après une révision équitable, honnête et courageuse, commençant par une autocritique… Puis, avec une habileté et politesse infinies, il pouvait vous emmener vers un accord dual, en tête à tête, sur un avenir commun, tout en vous laissant croire que c’est vous-mêmes qui l’emmeniez.

Samir était doué d’une force empathique lui permettant de s’identifier affectueusement à l’autre, de près ou à distance. C’est pourquoi chacun de ses amis se considérait unique dans sa relation privilégiée avec lui, et c’est pour cela, dans une autre mesure, qu’il se présentait comme « l’émir du compromis » dans la vie politique libanaise, surtout aux instants les plus critiques de la guerre civile et de la période qui l’a suivie.

À l’échelle personnelle, il était un congrès permanent pour le dialogue libanais à lui seul, parce qu’il avait intégré dans son âme et sa conscience toutes les couleurs de l’arc-en-ciel libanais. Je n’étais jamais d’accord avec ceux qui le considéraient exclusivement comme un théoricien et un rêveur. Il était aussi et surtout un grand tisseur de liens et de compromis, sans pour autant ignorer les tactiques lucides et malicieuses des politiques. En outre, son esprit n’était pas seulement analytique, mais aussi synthétique par excellence.
Depuis longtemps, Samir n’était plus idéologiste, mais plutôt sociologiste et humaniste, et surtout un nationaliste libanais, le nationalisme pris ici au sens de l’attachement fort et conscient à un style de vie, à la beauté et la richesse de la diversité libanaise. Pour lui, la solution radicale du problème libanais, et de tout autre problème similaire, ne consiste pas à annuler les différences, selon une mentalité totalitariste, mais consiste à bien comprendre et gérer cette diversité… « C’est une question de compréhension et de savoir-faire », disait-il.

Sans oublier ses grandes réussites, notamment celles de dresser les jalons d’une culture de dialogue au Liban (culture du vivre-ensemble, de la paix), d’être l’excellent catalyseur de la réconciliation historique de la Montagne, d’apporter une contribution pondérale et cruciale au niveau de l’élaboration et de l’orientation du choix politico-national de la communauté chrétienne au Liban (de Kornet Chehwane aux travaux préparatoires du Synode patriarcal maronite), jusqu’à son annonce, au nom de l’opposition indépendantiste et plurielle, de la « révolte du 14 mars 2005 »… Peut-on dire que Samir n’est pas arrivé à ce qu’il méritait personnellement dans le cadre politique ? Peut-être que oui… mais il ne faut pas oublier que notre ami était déjà la peinture achevée d’un « satisfait ».

En tout état de cause, Samir Frangié était une merveilleuse occasion que les Libanais ont perdue ces dernières années, avec ce mauvais pli qu’ils ont de perdre des occasions, parce qu’ils ne trouveront jamais un berger aussi savant et bienveillant à l’égard de la diversité de leurs moutons, qu’il ne considéra jamais comme un « troupeau »


 
 
Complicité et échange entre Ghassan Tuéni et El
Il était surtout un grand tisseur de liens et de compromis, sans pour autant ignorer les tactiques lucides et malicieuses des politiques.
 
2017-06 / NUMÉRO 132