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Poème d’ici
Quelque chose de propre à l’âme


2012 - 07

Né en Syrie en 1928, Chawki Baghdadi est à la fois l’un des poètes les plus discrets et les plus populaires du monde arabe. Bien présent dans la vie culturelle syrienne, il est l’auteur d’une dizaine de recueils de poèmes, de trois recueils de nouvelles, d’un roman ainsi que de contes pour enfants. Il a aussi entretenu une activité de « billettiste » pour divers journaux arabes. Son œuvre revisite la tradition lyrique arabe tout en l’injectant d’une pensée singulière et pénétrante. Il vit à Damas.

 

 

Quelque chose de propre à l’âme

 

La nuit est venue

La porte était ouverte

J’ai alors laissé une place à celle qui vient et ne vient pas

Passe chez moi une heure puis tranquille s’en va

(…) Je cherche un amour

Cet amour d’ailleurs n’est pas de mon époque

De plus je sais que je suis naïf

Je crée un texte vide

Qu’après moi les lecteurs emplissent de mille personnages

(…) Ah si j’étais vraiment moi-même

Si on m’avait donné à choisir

Ne serait-ce qu’un autre timbre de voix

Ne serait-ce qu’une autre couleur des yeux

Ne serait-ce que d’autres cheveux

Une autre bouche

Et outre mes rides

Ne serait-ce un nom autre que celui qui m’a été attribué

Une autre tristesse que celle qui m’a été donnée

Et moins de marginalité, d’enthousiasme, de folie

Ah si j’étais vraiment moi-même

Si seulement dans mon éloquence

Un nuage de galaxies où baignerait mon ardeur

Qui m’a esquissé en forme

Et en contenu effacé

Chaque fois que je tente de m’approcher de moi-même

Il m’emprisonne

Et place ses gendarmes entre mon cœur et ma langue

La nuit est venue

Je suis alors parti 

J’ai fermé derrière moi

Cette fois je choisirai

Mes visiteurs

Allons visiteuse nocturne reviens

Ce soir 

Je cherche quelque chose pour mon âme

 

*Traduit de l’arabe par Amel Safta 

 

 

Le silence

 

Je suis allé écouter le silence

et il m’écoute

à mes membres à mes yeux à mes doigts à ma peau frissonnante à ma langue à mon cœur mes veines et mes artères

je dis « pas un mot »

je dis taisez-vous

ne bougez pas

comme si vous étiez morts

et que de l’effervescence des fontaines ne reste qu’un pur repos

pour écouter mon âme invisible

(…) C’est le silence qui sort dans ma solitude

se baladant en moi et vers moi

et si au loin un mot se lève

il l’attrape pour se jeter, pour me jeter

et me remettre sous la couverture

Je n’ai personne

j’ai été tous les cieux

toutes les montagnes toutes les terres tous les airs

j’ai été le jeune égaré retrouvé

le prophète

(…) Désormais je suis un Juste

représentant mon Dieu sur terre

dans le silence je l’entends le vois

porte l’essence de l’intégrité

après que mes défauts l’aient gaspillée

au sein de ce troupeau stupide

Silence ma première ma dernière créature

ma garde secrète

quand pour réussir puis pour être déçu

je rétablis les cloisons de mon âme

et dirige tout seul le conflit

tout seul balaie ma terre pour m’en défaire

je réclame la délivrance et la construis

non des mains des autres et de leurs bruits

mais du silence et du travail de mes propres mains.

 

**Traduit de l’arabe par Khaldoun Zreik et Jean-Pierre Balpe 

 
 
© Sébastien Champeau
 
2013-05 / NUMÉRO 83