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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poème d’ici
Boucles


Par Hind Shoufani
2015 - 10

Née en 1978 à Beyrouth, Hind Shoufani est une cinéaste et poétesse palestinienne d’expression anglaise. Elle a publié deux recueils: Inkstains on the edge of light (2007) et More light than death could bear (2010). Elle a réalisé divers court-métrages depuis 1998 et a signé son premier long-métrage en 2015, un documentaire intitulé Trip along exodus.

 

Boucles

Je sors de la maison qui a abrité notre chagrin pendant vingt-cinq ans

je marche dans ces rues qui n’ont jamais rassemblé nos fragments

j’achète des légumes qui n’ont jamais écarté les cancérigènes

nous habitons

cette célébration de la mort autour, ces vies qui se traînent en boitillant

bon marché comme ma liste de courses d’houmous 

arabe et de cerises que je dévorerai plus tard

comme ce balai à franges en plastique pour l’ancienne maison de mon père.

(…) Mes pieds avancent péniblement.

Le voici. Voici le coiffeur. Son nom est Omar. Il a probablement

les cheveux gris à présent, là où je vis un jour la jeunesse,

où je me souviens d’une barbe noire.

Je me souviens. Une chambre.

Une chambre à coucher. Un homme gentil avec des lames faites pour tondre.

Ça va s’estomper de toute façon, autant s’en défaire d’un seul coup.

Brave brave

femme palestinienne

qui voyait la beauté par-delà les nuances d’ombre à paupières

(…) Omar passe

les cheveux de ma mère sont sur le plancher,

ses yeux vert piscine sont denses

et calmes et pleins de matière sous-marine 

que nous n’avons jamais pu exhumer depuis

jamais pu embrasser proprement. Les cheveux de ma mère sont sur le plancher,

je dois me souvenir comme il était gentil de venir

chez nous et d’être témoin d’un rite sacré

que personne d’autre ne devait voir.

(…) Je marche, la porte 

du coiffeur est fermée. Je ne l’ouvre pas. Je ne l’ouvrirai jamais.

Derrière elle, des femmes

de Damas se cachent et 

gloussent et fument et boivent du café turc tout en

inhalant la teinture pour les cheveux et les yeux secs, discutent de

l’éloignement de leurs maris. Soupirant, sèche-cheveux

et ongles rapportés 

tentant de s’ajuster.

Je marche,

les mains d’Omar coupent gentiment

une nouvelle fois les cheveux

de ma mère heureuse.

Je marche, et j’achète ce balai à franges

j’achète des cerises

à la teinte rouge de tout ce qui fut jadis.

Pour l’éternité,

les ciseaux du coiffeur témoignent du chagrin récolté pendant des décennies

mis en bouteille dans les caves profondes et sûres de tout ce qui est suranné

les crevasses des maisons et des ruelles anciennes 

le moutonnement de la poussière dans les espaces inhospitaliers 

les petites choses qui annoncent 

la perte imminente,

les cadres de portes fermés qui laissent toujours entrer la mort (…).

 

Traduit de l’anglais par Jacques Rancourt 

 
 
D.R.
 
2020-02 / NUMÉRO 164