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2017-04 / NUMÉRO 130   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le parti pris de Nazim Hikmet
À l’occasion du décès de l’écrivain Nazim Hikmet (1902- 1963), un hommage signé André Bercoff publié dans l’édition du 8 juin 1963 de L’Orient Littéraire.

2007 - 09
Qu’un poète meure et nous mesurons aussitôt son pouvoir. S’il a, sa vie durant, refusé l’inanité sonore et les effluves passagères de l’âme, si les mots se firent en lui chair, sang, combat et espoir, alors sa disparition est-elle ressentie comme une coupure totale, extinction définitive d’un feu qui brûla pour tous.

Scintillante des épopées de cheikh Badreddine, flanquée de Younès le Boiteux et de Youssouf l’Infortuné, nous vient la poésie la plus simple du monde, celle qui se nourrit des nécessités de la vie, conversation longue avec des pauses, des questions, des réponses, des distractions. Nazim Hikmet se racontait, et chacun de ses vers fut le produit d’un art de vivre que nulle rhétorique n’entamait. Il enseigne, après Maïakovski, cette chose précieuse : le naturel. Et c’est une leçon difficile à avaler pour nous autres, amateurs de pohésie. La décence règne. Nous n’admettons d’injures que celles qu’il est bienséant d’éructer. Chaque génération obéit aux tabous en vogue, et s’interdit toute une théorie de mots sous prétexte d’usure, et de contemporanéité. Or, pour Hikmet, être naturel, c’est exactement le contraire. Aussi ne rencontre-t-on jamais chez lui d’émotions convenables, à la mode, au lieu de ses propres émotions. D’où l’accent si pur des meilleurs poèmes de Nazim Hikmet, et leur air absolument fait de rien : ce sont les sensations qui, chez lui, résonnent authentiquement crues, cela sans aucun rapport avec la crudité de l’expression, qui se peut inventer à froid.

Il me souvient d’une réunion au Cénacle libanais : quatre ans déjà… Un géant blond, rayonnant de bonté. René Habachi en français. Saïd Akl en arabe lurent quelques-uns de ses poèmes, si directs qu’ils allèrent droit au cœur des centaines de personnes assemblées ce soir-là dans les locaux de l’immeuble Chartouni. « La mort ne peut être juste, si la vie fut injustice. »

Les mots résonnent encore, et les applaudissements. Puis le géant blond se mit à raconter en turc l’odyssée d’un pêcheur, et les paroles tanguaient, et son grand corps se balançait, et l’auditoire entier avait le roulis, ivre d’un langage dont il ne comprenait pas un mot, emporté par le seul rythme et l’intensité vocale de Hikmet. Nous partîmes ce soir-là vaguement gris, un peu tristes, encore dans ces lendemains que le poète faisait si éloquemment chanter.

Voilà donc un homme qui aimait passionnément la vie ; on le lui fit payer cher : le cachot fut plus souvent que la brise son quotidien. Qui plus que lui ressentit dans son corps, dans son esprit, les vertus explosives de la poésie ? Il fut dangereux, parce qu’il parlait afin que tous le comprennent. Il fut dangereux parce que tous l’écoutaient, lui qui eut du talent et que nul parti – sauf celui des hommes – n’embrigada. Il pariait pour les fleurs à la portée de tous : sur sa tombe à présent, les paris sont ouverts.
 
 
 
2017-04 / NUMÉRO 130