FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2017-06 / NUMÉRO 132   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Autrefois
Les archives de L’Orient Littéraire
Dans le numéro de L’Orient Littéraire du 19 janvier 1963, une analyse par Hani Abi-Saleh de Vieille Terre, un roman du terroir signé Youssef Habchi Achkar (1929-1992), avec un extrait de l’œuvre.

2007 - 08
D’un bout à l’autre de ce livre où souffle, ardent, cet amour du terroir libanais, nous retrouvons certains visages typiques. Le cadre où se meuvent ces personnages fait partie de leur être et s’intègre dans leur devenir. Le titre du livre indique clairement cette identification car, à travers le personnage de Rachel, de l’orateur du village, de Bou Gergi et d’Antoun, c’est toujours la « Vieille Terre » qu’on entrevoit. Terre attachante de nos montagnes où les destinées s’inscrivent dans la trame dure, limitée mais durable, d’un terrain, d’une maison, d’un four ou d’un attachement électoral !

Misères et grandeurs du terroir sont soulignées tout au long d’une observation lucide et soutenue. L’émotion contenue de l’auteur trouve son expression, détour pudique et acide à la fois, dans l’humour. Voici quelques textes extraits de ce livre :

« Accablez Rachel d’injures à son passage dans les ruelles du village, mettez bien les enfants à l’abri du fluide malfaisant que distille son œil bleu. Et quand vous la rencontrez, signez-vous par trois fois afin de chasser le malin esprit qui l’habite et qu’elle pourrait vous transmettre. Laissez donc les enfants à la sortie d’école la harceler de quolibets et l’appeler de tous les surnoms, qu’ils tirent les pans de sa robe et ses deux nattes de cheveux gris. Elle, rien ne l’affectera dans son immuable indifférence. Mais ne lui lancez pas même un pétale de rose… Elle serait tentée de vous arracher la vie.

Imm Gergi n’a jamais connu un pareil printemps. Un printemps de joie accroché à chacune des blanches et jaunes pâquerettes, à chaque cyclamen, printemps qui emplit tous les recoins. Il est au ciel et sur la terre. Il plonge dans le cœur. Demain, elle pourra serrer Gergi contre sa vieille poitrine, elle qui l’a attendu dans l’angoisse, avec toute la force de son désir, et l’impatience de son espoir ...

Les plateaux de baklawa et de ma’moul, les boissons passèrent parmi les gens. Abou Gergi et Imm Gergi invitaient tout le monde à s’en régaler, à participer à leur joie.

Gergi restait silencieux, promenait ses regards sur le mobilier de la maison, sur son père, sa mère et ses deux sœurs. Il ne prêtait aucune attention au vénérable vieillard qui promenait les plateaux de douceurs, les présentait, comme l’aurait fait un laquais, et qui circulait le visage illuminé par la joie… et qui était son père !

Trente ans… que de visages vus ; que de visages l’ont regardé. Et lui vivait sans jamais penser au départ ou à la mort. Il est là, ne bougeant pas, pierre parmi ces pierres noires du four, vivant tant que vivent ces pierres. S’identifiant à leur sort. Dans ce monde en raccourci, depuis son premier pas dans ce village, il s’est résigné à son sort. Il a lié « fraternité » avec ce four. Il n’alla pas plus loin dans ses pensées, accepta et se résigna désormais. »
 
 
 
2017-06 / NUMÉRO 132