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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Prélude aux incertitudes de notre temps


Par Charif Majdalani
2018 - 05
Mai 1968 en France est assurément le moment le plus retentissant d’une année qui fut néanmoins chargée de révoltes, de mouvements de contestations et de répressions à travers le monde entier. Des États-Unis où les émeutes éclatent pour les droits civiques ou contre la guerre du Vietnam et plus généralement contre le conservatisme social et politique, à la Tchécoslovaquie où le printemps de Prague fleurit brièvement contre l’immobilisme soviétique et l’incurie communiste, en passant par l’Espagne, l’Angleterre, la Belgique, le Japon ou le Liban, l’année 68 aura été un moment clé dans l’histoire de l’après-guerre.

Et même davantage peut-être. Si on y regarde de plus près, les événements de cette année-là, et en particulier en France, auront été les prémisses à tous les changements qui allaient advenir durant les décennies suivantes et à toutes les incertitudes qui en ont découlé jusqu’à nos jours. Mai 68 annonce tout d’abord et indubitablement la fin de la société conservatrice en Occident, une société qui prend acte des désirs de transformations dans la jeunesse et accepte de se soumettre bon an mal an à ce que l’on a coutume d’appeler la révolution de mœurs. Mais le monde occidental est aussi à ce moment, et c’est le revers de la médaille, au seuil de la rupture avec le temps de l’opulence et de l’insouciance des économies sans inflation, sans déficits et sans chômage, rupture annonçant la fin de ce que l’on appelle les Trente Glorieuses, c’est-à-dire ces années où la production et la consommation de biens paraissaient devoir être le chemin vers le bonheur des peuples.

Mais l’année 1968 est aussi, par le plus grand des paradoxes, le début de la fin pour la gauche européenne et mondiale. Le mois de mai et ses révoltes sont, on le sait, le moment où s’exprime clairement la rupture de la jeunesse européenne avec le communisme soviétique qui avait dirigé les mouvements révolutionnaires depuis le début du XXe siècle. Ce n’est pas un hasard si c’est à l’issue des événements de 68 que sont fondées les célèbres organisations d’extrême-gauche européennes – gauche prolétarienne en France, groupe Baader-Meinhof en Allemagne ou Brigades rouges en Italie – comme réponse à la faillite des partis communistes traditionnels liés à l’Union soviétique. Or, si l’on y regarde attentivement, ces organisations ne sont en fait que la preuve de la fin véritable des illusions eschatologiques de la gauche radicale, le dernier feu d’artifice avant la grande déroute du communisme mondial. Le choix que font ces groupes du modèle maoïste, résultat désespéré du constat de la faillite du modèle russe, leurs excès théoriques absurdes, leur divorce avec leurs bases ouvrières, indiquent l’impasse où se trouvent les derniers révolutionnaires qui, coupés de tout contact avec le monde qu’ils souhaitent changer, finissent en prison ou choisissent d’auto-dissoudre leurs organisations. Tout cela annonce bien entendu la lente agonie des grandes illusions historiques, qui culminera avec la fin de l’URSS, mais qui passera auparavant par la dérive de toutes les révolutions soutenues par les mouvements gauchistes, de la révolution palestinienne qui s’embourbera dans la guerre du Liban, à celle des sandinistes au Nicaragua qui tournera à la dictature, en passant par la révolution iranienne dont on sait le sort qu’elle réservera aux communistes qui en furent pourtant l’un des principaux acteurs.

Fin des Trente Glorieuses et de l’euphorie d’un modèle libéral éternellement en bonne santé, fin des rêves fous de changement et de construction d’une société égalitaire et plus juste : c’est bien dès 1968 que s’annonce la ruine de ces deux grandes utopies et surtout le vide qu’elles vont laisser par manque d’alternatives à chacune d’entre elles, un vide qui allait fatalement aboutir, de proche en proche, à la désorganisation et au désarroi du monde contemporain et de sa gouvernance.
 
 
© Hermance Triay
« Mais l’année 1968 est aussi, par le plus grand des paradoxes, le début de la fin pour la gauche européenne et mondiale. »
 
2018-11 / NUMÉRO 149