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Coup de coeur
Une comédie française
Par Jabbour DOUAIHY
2009 - 05
Les Invités de Pierre Assouline – qui en est à son sixième roman après de nombreuses biographies – ne sont pas ceux auxquels on s’attend quand on observe, sur la jaquette de la couverture, la photographie d’une table élégamment mise. Pourtant, ce roman qui respecte scrupuleusement l’unité de lieu et de temps (une soirée de deux ou trois heures dans l’appartement des hôtes) démarre sur une piste familière, une matinée de Sainte-Eveurte sans la Sonate de Vinteuil, rue Las Cases, rive gauche : Sophie du Vivier (« en deux mots », comme elle l’exige) dite aussi Madamedu, organise (le verbe reste bien en deçà de sa manie des détails et de la ponctualité) un dîner « d’affaires » puisque la personne à l’honneur et pour laquelle il faudrait déroger pour une fois à la sacro-sainte règle de disposition des convives est un industriel canadien qu’il faut convaincre de participer substantiellement à l’augmentation du capital des Établissements du Vivier. Dans le « doute existentiel et géométrique » où elle se trouve, elle n’en consulte pas moins le chef du protocole de l’Élysée pour établir son plan de table. Les participants, quoique ponctuels, espacent leurs arrivées de quelques minutes juste pour laisser au narrateur le plaisir contagieux de les « croquer » : Marie-Do, femme d’ambassadeur, élevée dans un donjon qui « tutoyait la Loire depuis un certain nombre de générations » et ayant fait sa cuirasse de son « indifférence absolue aux sourires de circonstance », Erwan Costières qui « à toute heure sentait la salle de bains », Adrien Le Chatelard dont « l’ego était si massif qu’il en avait fait don à la recherche médicale », Christina aux yeux « en forme d’escarpins » et qui portait une chose légère en mousseline qui n’était pas une robe mais « un sentiment qui flotte autour de son corps », ou Joséphine qui avait des amis comme on a des meubles, le « genre de femme qu’on abandonne comme une hypothèse »…
Et d’autres encore plus malmenés avec le brio cruel du trait façon Assouline. Jusqu’au nombre treize sur lequel bute soudainement le dîner… C’est qu’on est franchement superstitieux dans le septième arrondissement de Paris près de l’église de sainte Clotilde, et à la fin du dîner on se prêtera à un ridicule manège pour éviter le malheur à celui qui se lèvera de table en premier. Pour conjurer le mauvais sort, on ajoute un quatorzième couvert. On ne trouve pas mieux que Sonia qui travaille au service des du Vivier. Sonia ? De son vrai nom Oumelkheir (« Mère de la bonté ») Ben Said, berbère marocaine de son état, doctorante en histoire de l’art à la Sorbonne et capable de trancher si l’une des convives avait une beauté… préraphaélite, se trouve brusquement sous les regards scrutateurs affrontant bravement les insinuations et le racisme latent des échanges. Avec la solidarité du cuisinier logé à la même enseigne que Sonia, c’est un rapport de classes qui s’installe dans ce « Yalta de la mondanité ». Ainsi, le dîner dérape sur la piste inattendue de l’intégration avec le même constat d’échec : « Mais vous serez toujours considérée comme une invitée ici ? » lui demande l’homme d’affaires canadien. « Ailleurs aussi. Partout ou j’irai. Alors autant vivre là où je suis le moins… invitée, comme vous dites. »
Cette invitation à partir donne un ton grave au récit (mais partir où ? l’autre pays, la « Maghrebie », au dire de Marie-Do, rejetait les gens comme Oumelkheir devenue Sonia), rappelant sans justification suffisante la situation des juifs qui sont en permanence prêts au départ, dans leurs têtes. Mais la légèreté reprend vite ses droits et la rencontre se clôt sur un succès commercial tout en déroulant les dernières séquences de ce dîner à Paris qui est « en soi une comédie française ».
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