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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Délires de femmes


Par Jabbour DOUAIHY
2011 - 12
Les choses ne sont pas précisément ce qu’elles semblent être dans l’univers théâtral de Dimitri Melki qui en est, avec Lettres de ma tante, à son troisième essai après Nerces (1986) et Accident (2000). Ainsi nous sommes conduits dans une approche du faux-semblant avec Nerjes et son frère Saïd qui font une visite de recueillement au cimetière et qui finira en règlement de comptes « fratricide » ; une véritable technique du simulacre fera que les retrouvailles de trois amies d’enfance n’auront été qu’une mise en scène avec comparses, soigneusement préparée et monnayée par l’une d’elles, Yasmine, rien que pour (se) donner l’illusion qu’elle est toujours convoitée par les hommes ; une franche mise en abyme quand Safar échange avec le fantôme de sa tante Jamileh les souvenirs et les lettres dans ce qui se révélera comme la répétition d’une représentation théâtrale sur le point de commencer.

Ces subterfuges et ces procédés permettent, en fin de compte, de ménager des points de fuite et de mettre à distance la détresse qui envahit tous les personnages. Détresse collective d’abord et où revient comme un leitmotiv la guerre civile libanaise, celle-là qui avait commencé un dimanche d’avril 1975 à Beyrouth, avec la ruée sur les armes provoquant la mort des êtres chers et détruisant les familles. Mais c’est surtout la désolation intime des femmes, entre solitude et amours désunies, qui est ici mise en scène. Dans la première pièce, « Lettres de ma tante », c’est la nièce, assise seule au milieu de la scène et entourée de monceaux de lettres, qui ressuscite dans un monologue ponctué de nombreux silences le personnage pathétique de Jamileh, coincée entre ses frustrations sentimentales de vieille fille et le vide humain et familial qui s’étend autour d’elle… Dans « Ohé la mariée ! », c’est aussi le retour nostalgique mais désabusé sur une adolescence dévastée matériellement et moralement par la guerre avec ses ruptures et ses dévoiements, et qui finira par ce cri de Nerjes : « Moi aussi j’aurais aimé mourir un après-midi printanier. » Et comme dans les deux autres pièces, l’enjeu des retrouvailles entre copines de classe tourne autour d’une absence, celle de leurs amours évanescentes. C’est que le monde de Melki est peuplé de femmes, et le seul « homme » à part entière, Saïd, traîne sa médiocrité à l’ombre de sa sœur. Autrement, nous n’avons droit qu’à « une voix d’homme » ou un amant mort auquel s’adresse son amie faussement éplorée et autant de fantômes masculins, pères, prétendants ou frères, hantant la solitude des femmes.

Malgré quelques paliers, la progression dramatique riche de ces renversements de situations ménage l’intérêt autour d’une thématique universelle quoique ancrée dans un contexte libanais conservateur et où Dimitri Melki fait parler ses personnages avec une langue correcte sans être littéraire ce qui la rend, avec une syntaxe simple, facilement transposable sur scène en arabe de tous les jours. Lettres de ma tante est une remarquable contribution à l’écriture théâtrale de la part de quelqu’un qui connaît bien les coulisses de ce grand art.


 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Lettres de ma tante de Dimitri Melki, 2011, 287 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166