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Roman
Un répit pour Constantinople
Par Jabbour Douaihy
2010 - 06
Dominique Baudis, grand habitué du Moyen-Orient, commence sa carrière d’écrivain par un livre-reportage sur la guerre civile libanaise, La Passion des chrétiens au Liban (1978), après y avoir été correspondant de presse dans la période faste (1971- 1973) qui avait précédé l’explosion. Après une brillante carrière dans les médias qui le mènera à la présidence du Conseil supérieur de l’audiovisuel, il se consacre à la politique et parvient, une fois élu maire de Toulouse, à renouer, grâce à l’écriture, sa ville natale à un grand moment de l’histoire mouvementée entre l’Occident et l’Islam : dans Raimond d’Orient (1999), il raconte comment Raimond de Saint-Gil, comte de Toulouse (dont la citadelle croisée de Tripoli du Liban porte le nom), lève une armée pour « délivrer » le tombeau du Christ à la fin du IXe siècle. Élu en 2007 président de l’Institut du monde arabe, il prend comme sujet d’un nouveau roman historique, un moment fort de cette même histoire faite de fureur et d’échanges entre les deux rives de la Méditerranée et une page « glorieuse » des faits d’armes arabes durant la période prospère des Omeyyades, à savoir « la conquête de l’Andalousie ». À un moment ou certains chercheurs en viennent à douter de la véracité historique de cette invasion arabe de « l’Hispanie », voire de l’existence même de Tarak ben Zyad pour faire de l’expansion arabe sur l’autre rive une simple conversion à l’islam dans un contexte de conflits au sein de la chrétienté, Dominique Baudis ne se prive pas de recourir à des éléments connus et des figures de la tradition historique. Il brode ainsi une charmante histoire de conquêtes, de rivalités, d’amour et surtout d’intelligence qu’il faudrait entendre, en ces temps éloignés, au sensn anglais du terme. Car effectivement, c’est Angelos qui mène le jeu, avec une terminologie trop contemporaine puisque ce « conseiller pour la sécurité extérieure » de l’empereur byzantin Justinien II est à la recherche de « renseignements intelligemment analysés (qui) auraient permis de conduire des opérations secrètes de déstabilisation ». Son réseau d’informateurs est pour le moins curieux puisqu’on y retrouve Youssouf, l’évêque chrétien de Damas et amateur de bonne chère, Abdallah, qui possédait un poil de la barbe du prophète Mahomet et avait ses entrées même chez le calife, sans oublier une flottille de pigeons messagers qui arrivent toujours à destination. Grâce à cette circulation de l’information, les péripéties se nouent, en ce début du VIIIe siècle, dans le triangle méditerranéen : Constantinople, capitale de Justinien II qui venait juste de récupérer son trône et se retrouvait sur la défensive avec des Arabes de plus en plus portés à la conquête, Damas, siège du calife omeyyade, al-Walid ibn Abdul Malik, partagé entre son ambition de vaincre la capitale de l’Empire byzantin et la possibilité d’une invasion plus facile de l’Hispanie d’où il ramènerait pour sa gloire la Table de Suleiman à Jérusalem, et les « Colonnes d’Hercule » qui ne s’appelaient pas encore détroit de Gibraltar puisque celui qui lui donnera plus tard son nom, Tarik bin Ziyad, le chef berbère converti à l’islam sous les ordres de Moussa ben Nousayr, conquérant du Maghreb, était encore en train de faire l’histoire et l’amour entre Ceuta, ville autonome où le père de la belle Florinda faisait la loi, et le bord européen où il parvient à prendre pied avec le concours d’Angelos dont le but était de « détourner » les armées arabes vers l’Espagne pour qu’elles renoncent (ou ajournent) leur attaque de Constantinople. Baudis réussit là un véritable « thriller » historique avec tous les ressorts modernes du genre, la course avec le temps, l’organisation minutieuse, les fausses pistes censées induire l’ennemi en erreur, le sexe incarné dans une lignée de dévoreuses d’hommes sévissant sur les deux rives, le pouvoir et le butin. Avec Les Amants de Gibraltar, la conquête de l’Espagne par les Arabes prend subitement une tournure romanesque avec sa dimension humaine et montre la facilité avec laquelle le cours des choses aurait pu être renversé.
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