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Roman
Agatha Christie : la face cachée de la lune


Par Maya Khadra
2016 - 03
Parler de métalepse en littérature n’est pas nouveau. Nombreux ont été les adeptes de cette ruse artistique où les frontières entre réalité et fiction s’estompent au profit d’un personnage qui prend chair et vice versa ; d’un auteur qui se laisse embobiner par sa fiction. Les exemples au cinéma font foison : un acteur qui sort de l’écran dans The Purple Rose of Cairo, opus magnum de Woody Allen renvoie à l’idée de la supériorité de l’œuvre d’art quand elle devient indépendante de son créateur. Par le truchement du même mécanisme de duperie (la métalepse), Agatha Christie, l’auteur à succès, devient personnage s’exprimant à la première personne du singulier pour nous livrer une autobiographie truculente dont elle n’est pas l’auteur. D’où l’exergue au début du roman : « Ceci est une histoire vraie. Mais ceci est un roman. » Brigitte Kernel, auteur de plusieurs romans et journaliste littéraire, nous livre une plongée en apnée dans l’univers tourmenté et hystérique de la reine du polar, Agatha Christie. Cette dernière, désemparée après la demande de divorce de son mari Archibald Christie, décide de mettre fin à ses jours. Elle peaufine le plan, en bonne auteur de roman policier, recourt aux stratagèmes qu’aurait imaginés Hercule Poirot, met en marche sa Bentley et se dirige vers l’étendue sombre du « Silent Pool » où elle a l’intention de se noyer. Mais, la vie en vrai n’est pas comme la vie souhaitée ou imaginée. À plusieurs reprises, l’expérience prouve à Agatha Christie que la dimension fictive ne pourrait s’immiscer dans la platitude de la réalité. Plusieurs personnes seront inopinément croisées sur le chemin du suicide qui ne mènera pas à « Silent Pool », des indices maladroitement abandonnés sur le lieu du suicide trahiront l’expertise presqu’infaillible de la reine du mystère à mener à bon port ses plans. Et comme par un éveil de conscience, Agatha Christie se rend compte de son impotence dans le monde concret : « Mais la vie n’est pas une fiction. » Le roman de Birgitte Kernel est, en quelque sorte, une démythification d’Agatha Christie, ou plus précisément une restitution du côté humain de ce personnage qui a marqué la littérature et la société anglaises de son temps.

Au fil des pages du roman palpitant de Kernel, nous sommes surtout interpellés par le dédoublement du personnage d’Agatha Christie aux prises d’une démence effrénée et en proie à des monologues intérieurs désaxés. Ces monologues polyphoniques émailleront le récit. Le soliloque est prononcé par le même personnage, mais ce dernier s’avère invincible, martyrisé, cruel ou attendri, offrant ainsi un kaléidoscope psychologique des plus irréguliers.

Et ce n’est pas par hasard qu’Agatha Christie n’a jamais pu narrer cet épisode tourmenté de sa vie. La parole étant une faculté de la conscience, son refoulement ira de pair avec l’incapacité à la traduire avec des paroles. L’avortement du verbe est une issue à la douleur. Et Agatha Christie temporairement amnésique à la fin de son périple choisit l’oubli pour occulter le souvenir de sa séparation.

Ce roman est en définitive un témoignage post-mortem fictionnel d’Agatha Christie dont le profil psychologique est dépeint avec une bonne dose d’humour par Brigitte Kernel. Le style qui le caractérise et qui nous tient en haleine fait de lui un pseudo-polar dont les criminels et les suspects ne sont que les démons intérieurs d’Agatha Christie.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Agatha Christie, le chapitre disparu de Brigitte Kernel, Flammarion, 2016, 261 p.
 
2018-12 / NUMÉRO 150