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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Le récit poétique de la mort et des séparations


Par Farès Sassine
2017 - 08
On sort toujours ravi d’une œuvre d’Antoine Douaihy, ravi et élevé ; c’est un monde de pudeur, de hauteur, de gentillesse, de désintérêt, de pureté, d’harmonie, de beauté, de douceur. Le mal, l’irrecevable ne sont pas ignorés, ils sont signalés et élégamment écartés. Le beau et le bien, même assiégés d’interrogations et d’incertitudes, sont conciliés. Menacées, défigurées, ignorées, la nature et la culture demeurent les points de repère du salut humain, à préserver et à affirmer. De l’écriture seule dépend la rédemption individuelle et le « livre absolu » est le but suprême.

Dans le plus récent de ses ouvrages, Akhirou el-aradi, les fidélités de Douaihy trouvent un enjeu de taille : la mort. Elles gardent face à elle leur plénitude, parviennent à l’amadouer par le dessin même du récit, l’arabesque des histoires, l’élévation humaine et poétique. On n’est pas loin quant au contenu de La Mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï, de certaines œuvres de Jünger et de Gracq quant à la forme.

The Lady Vanishes, a intitulé un de ses premiers films Alfred Hitchcock. Le point de départ ici est similaire. Pourquoi Clara qui vit avec le narrateur depuis trois ans a-t-elle disparu et ne s’est pas rendue à leur rendez-vous habituel dans un salon de thé ? Elle a 22 ans et étudie l’histoire de l’art, il en a 30 et se spécialise en musique médiévale et comparée. Elle est française, n’a qu’une amie, vit loin de ses parents. Il vient du rivage oriental de la Méditerranée. Pourquoi, comment, où a-t-elle disparu ? L’enquête est une triple quête des raisons, des trajets, des territoires. Elle est prétexte à voyages, méditations, observations, souvenirs, rêves... L’aller-retour hebdomadaire du narrateur en train de « la cité de la Seine » à « La Fin-des-Terres », Soulac-sur-Mer (Médoc), villégiature où Clara a passé une partie de son enfance et dont elle disait qu’on l’y retrouverait si on la perdait un jour, est toujours vain mais constitue le vecteur majeur du récit.

En frayant le chemin de l’intérieur, des propos échangés, des souvenirs fragmentaires, la recherche se laisse envahir par la mort, ses « récits », ses « choses ». Non la mort de soi comme totalité, mais celle de l’autre devant soi, « scandaleuse », « terrible », « étrange » : « Comment celui qui voit l’instant de la mort peut-il rester lui-même ? » La mort saisie non dans ses dimensions métaphysique, religieuse, ou sa vérité essentielle, mais dans sa manifestation sensible, sa visibilité physique, son leurre. Nous sommes aux environs d’une phénoménologie poétique prospectant les divers modes d’apparaître d’un fait « irrationnel, non naturel » et surtout « irréel », car le disparu n’interrompt pas sa présence dans ce monde, mais la continue d’une manière autre.

Le narrateur, tout autant pénétré de « l’esprit de la terre » que de « l’élixir de l’éternité » reste central tout au long du livre avec ses méditations, ses hypothèses, ses illuminations (al-lahazat al-mouda’a)…Sa psychologie ne serait pas loin de la parapsychologie n’eût été les affinités, les liens « invisibles » présumés entre le poétique et le réel. Mais pour pénétrer le mystère de Clara ou le secret qui la porte, de multiples histoires viennent s’incruster dans le récit. Elles développent ce que Jean-Yves Tadié dans son Le Récit poétique (1978) appelle « un système d'échos, de reprises, de contrastes » de l’intrigue centrale : le scandale de la mort et la survie intramondaine. Ces histoires, cousues à la trame prééminente, venues de régions et de moments divers dans la vie des personnages, nouent le narratif au poétique et au réflexif, multiplient la mort et ses théâtres, attachent le lecteur et rendent captive sa lecture.

La mort ne semble elle-même que la manifestation particulière d'un effet plus vaste, la séparation : séparation de la patrie, de la mère, d'une nature originelle défigurée, trahison amoureuse conduisant à une mort ou née d'elle, repli des individus sur eux-mêmes suite à la décadence fatale de l'Occident, refus de se séparer de sa figure et de la voir enfermée dans un portrait, abandon collectif d'un legs culturel à portée de quelques pas et sis parmi les îlots de la vie active... Le temps lui-même est questionné, scindé en temps intérieur et extérieur, déplié dans ses secrets et surprises.

Dans le récit poétique auquel appartient de plain-pied cette riwaya, il est de coutume que le narrateur dévore ses personnages. On accorde donc à Antoine Douaihy de découper dans l’univers son aire propre, de la fonder essentiellement dans la culture historique et naturelle, de donner ses propres appellations à des lieux renommés. Je reste seulement gêné par deux choses : l’auteur qualifie trop son monde intérieur (« riche », « profond »...) alors que souvent il le déroule et aurait dû se contenter de l’offrir, laissant au lecteur la liberté d’apprécier et de juger ; le côté Prophète de Gibran que revêt le narrateur avec ses interlocuteurs qui ne font souvent que l’écouter d’une oreille docile et pieuse.
Nous trouvons dans La Fin des terres un monde de rêves (au moins quatre, développés et brutaux) inhabituel pour l'auteur. Il mérite par sa profusion un examen attentif qui ne peut trouver ici sa place. Restons sur ces deux figures de la séparation et de l'extrême présence que sont La Pietà vaticane de Michel-Ange et L’Extase de Sainte Thérèse du Bernin. « Laquelle des deux as-tu le plus aimé à Rome ? », demande un homme étrange au narrateur. À nous peut-être non d’attendre la réponse, mais de l’élaborer.

 
BIBLIOGRAPHIE
 
Akhirou el-aradi (La Fin des terres) d’Antoine Douaihy, Dar al-Mourad/Al-dâr al-‘arabiyya lil ‘ouloum nachiroun, 2017, 191 p.
 
 
 
D.R.
Ces histoires multiplient la mort et ses théâtres, attachent le lecteur et rendent captive sa lecture.
 
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