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2017-09 / NUMÉRO 135   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Quatre femmes face à la violence des hommes
Gaël Octavia nous livre un regard très original sur les façons qu’ont les femmes d’aimer, de se jalouser, de prendre soin les unes des autres et de conquérir quelques espaces de liberté.

Par Georgia Makhlouf
2017 - 09

C’est une toute petite ville, si petite qu’on la nomme le Quartier. Elle n’est pas seulement petite, elle est laide et peu fonctionnelle comme souvent les villes de banlieue. Et gangrénée par la violence, à tel point que le Quartier « appartient à cette violence plus encore qu’à ses habitants ». C’est là que se croisent les destins de quatre femmes : Mariette, la recluse qui se balance dans son rocking chair et qui a supprimé toutes les montres et horloges de son appartement, un appartement où le temps ne s’écoule plus mais se traîne, trébuche, bégaie, se répète ; Aline, l’infirmière à domicile qui la soigne et l’écoute avec une infinie patience ressasser ses amours mortes, ses rêves perdus, et les drames qui ont jalonné sa vie ; Suzanne, la petite blanche, amoureuse éplorée d’un caïd assassiné ; et Mame Baby, figure légendaire du Quartier, idole de l’Assemblée des Femmes, dont on apprend très vite la mort mystérieuse, mort qui plane sur le récit comme une ombre mais qui reste jusqu’au bout énigmatique, inexpliquée…

C’est Aline qui prend la parole. Son récit dessine des cercles concentriques, revient inlassablement sur certains événements dont le sens se modifie progressivement, se déplace, s’éclaircit ou parfois s’assombrit. Aline raconte sa fuite du Quartier quelques sept années auparavant, les circonstances de cette fuite et les raisons de son retour. Elle raconte aussi la vie de Mariette, interrompue par la mort de ce fils tant aimé dont elle porta le corps ensanglanté, seule, sur cent mètres. Et dont elle ne cesse depuis de porter le corps. On écoute aussi l’histoire de Suzanne qui, à vingt-cinq ans, « parle de sa jeunesse comme d’un passé lointain », évoque un garçon qu’elle a follement aimé, hypersensible, torturé, mais qui l’aimait affirme-t-elle avec force, alors que pour les habitants du Quartier, il est un « horrible type » dont Mariette souhaite qu’il « grille en enfer », ne reconnaissant pas son propre fils dans « l’amour tout raide mort » de Suzanne. Et puis il y a Mame Baby, qui joua dans sa famille le rôle de trait d’union, se distingua dès ses premiers jours de classe, engrangea des succès jusque-là inconnus du Quartier et devint, comme annoncé avant sa naissance par une sorcière, « une jeune fille envoyée d’on ne sait où », qui ne ressemblerait à personne, « grandirait parmi nous et nous ferait grandir ». Un phénomène inédit en quelque sorte.

Les liens entre les quatre femmes s’éclaircissent à mesure que la toile du roman se tisse ; les pièces du puzzle prennent leur place, la forme de l’ensemble émerge du brouillard, mais les failles et les incertitudes ne s’effacent jamais totalement et plusieurs versions d’un même événement cohabitent parfois jusqu’au bout sans s’annuler. À l’instar des femmes du Quartier qui remettent inlassablement sur la table les mêmes hypothèses contradictoires.

Un premier roman étonnant de maturité dans sa composition et la construction très singulière de ses personnages. Si la prose incantatoire de Gaël Octavia peut parfois lasser en raison de son caractère répétitif, revenant sans relâche sur les mêmes faits, reprenant les mêmes détails qui s’accrochent dans la mémoire des protagonistes et symbolisent leurs blessures, l’auteure nous livre néanmoins un regard très original sur les façons qu’ont les femmes d’aimer, de se jalouser, de prendre soin les unes des autres et de conquérir quelques espaces de liberté. Essentiels mais fragiles, car sans cesse menacés par la violence des hommes. 

 BIBLIOGRAPHIE
La fin de Mame Baby de Gaël Octavia, Gallimard, 2017, 170 p.
 
 
 
D.R.
 
2017-09 / NUMÉRO 135