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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
J. M. Coetzee et son double


Par Oliver Rohe
2018 - 09


Les lecteurs familiers de Coetzee reconnaîtront la figure centrale de l’Abattoir de verre pour l’avoir rencontrée dans un de ses grands romans précédents, Elizabeth Costello. À la différence de ce dernier, paru en 2003, il est difficile de qualifier ce nouveau livre de roman – la faute, en quelque sorte, à sa forme, proche d’un recueil de récits courts – et tout aussi difficile de ne pas le qualifier de roman, tant il s’organise et se déploie autour de l’écrivaine Elizabeth Costello, double fictif de Coetzee. Sans doute est-ce dans ce trouble quant au genre littéraire que se tient la première des singularités de ce livre qui s’attache à explorer des âges, des moments, des états du corps et de la pensée, ceux de son personnage principal, plutôt que de chercher à se plier aux exigences de l’intrigue romanesque et de la continuité narrative. Elizabeth Costello apparaît au lecteur fuyant un chien qui aboie toujours sur son passage et qu’elle soupçonne de la haïr foncièrement, de tout son être de chien ; s’adonner à l’adultère sans qu’une telle relation perturbe le moins du monde son mariage heureux ; se farder et se teindre en blonde afin qu’on « la regarde comme on regarde une femme » ; refuser de quitter son village au fin fond de l’Espagne pour aller vivre auprès de ses enfants ; refuser les institutions, les hospices, que ces mêmes enfants bienveillants lui ont trouvés pour finir ses jours ; confier l’intégralité de ses recherches et de ses archives à son fils qui n’a rien d’un écrivain. Chacune de ces situations se trame à une méditation complexe et profonde, quoique servie par une prose d’une limpidité extraordinaire, sur le sens de la beauté et de la mort, le devenir de la vérité et de l’Histoire, sur la « nostalgie de la boue » – ce désir de la matière de retourner à son état primordial de non-matière – qui nous saisit à l’âge de la vieillesse avec le même entêtement que la pulsion de mort freudienne. Sur notre rapport, surtout, aux animaux que nous assujettissons en vertu du narcissisme de notre espèce, sur la foi d’une philosophie (dont Heidegger incarne l’une des pointes) qui, pour justifier la violence que nous exerçons sur eux, les décrète sans âme, « pauvres en monde ». Il y a dans le refus répété d’Elizabeth Costello d’adhérer totalement à la société qui l’entoure (à ses enfants si pleins de sollicitude, à la morale conjugale, aux conventions sociales, à la supériorité prétendue de notre espèce humaine, à la nécessité, même, d’écrire) un acte de liberté dont l’essence serait moins l’individualisme – ici le caprice, la bougonnerie d’une vieille dame sur la fin – qu’une sorte d’hospitalité absolue, sans hiérarchie ni exclusion, sans obligation de rendement ou d’utilité, envers le vivant dans son ensemble, envers l’animal, l’idiot, le malade, le vieux et le mourant. 


 BIBLIOGRAPHIE
L’Abattoir de verre de J. M. Coetzee, traduit de l'anglais par Georges Lory, Seuil, 2018, 176 p.
 
 
 
© Bert Nienhaus
 
2018-11 / NUMÉRO 149