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2019-09 / NUMÉRO 159   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Au cœur du système
Avec La Clé USB, Jean-Philippe Toussaint entraîne son lecteur dans un roman d’espionnage doublé d’une réflexion sur le statut de la fiction. Drôle, suavement ironique, fin et précis. Comme le contenu de la clé du même nom, son roman referme tout un monde d’arborescences inattendues.

Par Denis Gombert
2019 - 09

Invité à participer à une conférence à Tokyo (on retrouve en point d’horizon la ville chère à Toussaint évoquée dans sa trilogie sur Marie), Jean Detrez qui travaille à la commission européenne sur les questions de cybersécurité peaufine son intervention. Le sujet du moment qui lui tient à cœur est le bitcoin, cette monnaie virtuelle apparue en 2008 dont il veut prévenir les dangers. Sans lien avec l’économie réelle, il estime que le bitcoin favorise le blanchissement d’argent et, à cause des activités de minage qu’elle réclame en faisant tourner à plein de puissants ordinateurs, constitue une « gabegie énergétique ». Detrez dont le père a travaillé aussi à la commission européenne fait partie de cette gentry de ceux qu’il nomme lui-même les « eurocrates », heureux fonctionnaires européens qui rappellent et défendent les valeurs humanistes en multipliant à loisir des normes ; vieux monde européen en somme qui pense faire rempart au nouveau monde en marche, la Chine, son mépris des règles et son infernale croissance. 

Jean Detrez est donc payé pour repérer les grandes tendances. Mais attention, un bon fonctionnaire n’est pas là pour les prédire. « La prospective stratégique n’est pas de la voyance. Il ne s’agit nullement de prémonition ou de prophétie. Il n’est en aucun cas question de prédiction, ni même, si c’est le niveau général attendu, de prévision. » Il doit se montrer au contraire en tous points circonspect et prudent. L’avenir, par définition, c’est ce que l’on ne sait pas. Tout au plus notre héros donne-t-il quelques recommandations. 

Un jour, Detrez est approché par des lobbyistes. Ces derniers pullulent à Bruxelles. Ils sont d’apparence si proches des fonctionnaires européens qu’on pourrait, de prime abord, les confondre avec eux. Même usage d’un anglais globalisé, mêmes rendez-vous donnés dans des hôtels de choix, mêmes codes vestimentaires, il n’est que les intérêts qui soient différents : souci du bien commun pour les uns, profits privés pour les autres. Detrez finit par être « ciblé ». Ses compétences sur la législation européenne en font un homme précieux. C’est ce que pense la société d’informatique bulgare Kaliakras Ltd qui a l’intention d’acheter une grande quantité de matériel informatique de minage. Mais Klaiakras n’est qu’un paravent. En sous-main, c’est la société BTPool Corporation basée à Dalian en Chine et produisant jour et nuit de la monnaie virtuelle qui a besoin de l’accréditation de notre bon fonctionnaire. Ferré parce que flatté, Jean Detrez ne va pas tarder à succomber malgré lui aux avances des lobbyistes. Progressivement, sa vie bascule dans un vrai roman d’espionnage... 
Le récit qui dans son exposition dépeignait avec une juste observation ironique les mœurs des fonctionnaires européens dérive au fil des pages sur le continent du roman noir. Avec délectation, Toussaint se met à multiplier les effets de style pour créer autour de Detrez un climat d’attente puis de paranoïa qui confinera enfin à l’angoisse : plan large sur des avenues désertes, personnages parlant dans des oreillettes, guet depuis des endroits dérobés, menaces sous-entendues, irruption soudaine de la violence et même femme fatale à lunettes de soleil ! Progressivement, le suspens monte et nous tient. Comme chez les maîtres du genre, Hitchcock pour le cinéma ou Grisham pour la littérature, on ne peut que se projeter, c'est-à-dire s’inquiéter, pour ce brave Jean Detrez et sa figure d’innocent-coupable. 

Dès lors qu’il rentre en possession d’une clé USB négligemment oubliée et que, ne résistant pas à sa propre curiosité, il finit par en découvrir le contenu, notre héros qui n’était que réserve et pondération se voit propulser au cœur d’une intrigue d’espionnage industriel. Et commence à perdre pied. Qui joue jeu double joue jeu dangereux.

Évidemment chez Toussaint, il ne s’agit pas simplement de parodier le roman de genre (qu’il manie avec brio) que de trouver à parler de la condition de la littérature, du statut du héros, du pouvoir de l’auteur. Detrez le mesuré, lui l’analyste dont le métier est de désigner les tendances, ne sait que rester sur la réserve : « Ce que la prospective n’était pas, je le savais par cœur – quant à savoir ce qu’elle était ? » C’est parce que jusqu’alors Jean Detrez a le sentiment de ne pas avoir vécu qu’il veut chercher à se jeter timidement dans l’aventure. L’acte de création se situe à l’inverse. Qu’est-ce qu’un auteur, semble nous dire Toussaint ? Quelqu’un qui est condamné à prendre le risque de toujours nous surprendre. Ne serait-ce que pour conserver l’attention du lecteur. Ne serait-ce que pour inventer, chemin faisant, de nouveaux champs d’écriture. À ce titre, la fin du roman – que nous ne révélerons pas – ouvre une nouvelle voie dramaturgique inattendue, cette fois nichée au cœur de la vie intime du héros. L’avenir, c’est précisément ce qu’on n’attendait pas. Et qui un jour se produit.


 
 
 BIBLIOGRAPHIE 
La Clé USB de Jean-Philippe Toussaint, Les éditions de Minuit, 2019, 192 p.


 
 
 
© Hélène Bamberger
 
2019-09 / NUMÉRO 159