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Roman
Le fils de sa mère
Éric-Emmanuel Schmitt révèle son « devoir de bonheur » à sa mère…

Par Edgar Davidian
2020 - 01


Sous la voilette d’un journal, Éric-Emmanuel Schmitt raconte un deuil de deux ans après la mort de sa mère. Inconsolable est le terme de ce chagrin énorme puisqu’il en parle si vivement et avec tant d’émoi après tout ce temps écoulé. En librairie donc ce superbe Journal d’un amour perdu pour jeter le lecteur dans les coulisses d’un écrivain qui n’a jamais déballé à portes ouvertes les détails de son quotidien.

Pourtant ce n’est pas la première fois que l’auteur traduit en 46 langues et joué dans plus de 50 pays touche avec une pudique indiscrétion aux moments d’un passé grouillant de souvenirs qui ont enrichi son parcours. Mais cette fois c’est la révélation d’une intimité familiale qui a donné les assises les plus solides à sa vie et construit sa réputation d’auteur adulé. 

C’est avec tact, humour et un certain sens de la poésie qu’il ressuscite dans ces pages frémissantes d’émotion ses éclats de bonheur (il appelle cela un devoir de bonheur !), mais aussi de douleur. Bonheur d’une vie où sa mère lui a tout appris, aussi bien sur l’amitié, la passion du théâtre, le culte de la joie que l’affection inconditionnelle aux animaux. La douleur serait dans cette séparation que la mort, faucheuse indifférente, plante impitoyablement au cœur des hommes…

C’est difficile d’apprivoiser l’inacceptable c’est-à-dire la disparition de la femme qui l’a mis au monde. Et c’est dans un état d’absolue détresse que l’écrivain remonte à la source de ses souvenirs, pour un ardent brillant portrait de figure maternelle, comme un point lumineux salvateur où la chaleur humaine est un constant rayonnement et un stock inépuisable d’énergie. 

Si du côté maternel c’est une clarté douce et vive qui l’enveloppe, l’image du père est moins reluisante ou affectueuse. Des points de discorde, des heurts et des interrogations troublantes, aux réponses encore plus perturbantes, jonchent le chemin jusqu’à l’âge adulte et celui de l’affirmation de la maturité. S’il y a des passages où la sincérité et les nuages de félicité de vivre l’emportent, Éric-Emmanuel Schmitt balance aussi des réflexions bien sombres sur le tragique humain et la notion du suicide. Mais la noirceur d’un esprit qui se révolte contre une mort brutale est ici largement contrebalancée par cet amour positif, sécurisant et épanouissant. Amour d’une « sainte maman », comme disait notre poète libanais Hector Khlat en parlant de sa mère à qui il a dédié, en toute délicate sincérité, les meilleures pages de sa poésie.

Pour Schmitt c’est plutôt une ode à une femme qui a donné toute son amplitude de vie ainsi que le sens de ce qui est constructif à un fils, et qui l’a guidé dans ses pas vers l’âge adulte, même si cette relation privilégiée a quelque chose d’excessif. Car l’essence, le moteur et la beauté de toute passion c’est justement l’excès. 

Dès la première phrase du livre, qu’on ne résiste pas à citer « Maman est morte ce matin et c’est la première fois qu’elle me fait de la peine. » le ton est donné. En verbalisant cette peine qui sera de plus en plus immense c’est le livre qui l’exorcise et jette une sorte de baume réparateur, cicatrisant. Un des ouvrages les plus accomplis d’Éric-Emmanuel Schmitt. 

 
 
 
 
Journal d’un amour perdu d’Éric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, 2019, 251 p.

 
 
 
D.R.
 
2020-01 / NUMÉRO 163