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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
L’amour et le manque qui restent
Art de la commémoration, Etc. cache bien son jeu. Entre intention et intuition, entre inventivité stylistique et érudition, progressent obstinément, dans la clarté matinale d’un immuable été, les motifs intimes de Chambaz.

Par Ritta Baddoura
2017 - 06
La présentation faite sur la quatrième de couverture par l’éditeur mentionne « cinq séquences autonomes mais qui se font écho et déclinent leurs variations, dans la lumière mélancolique d’un seul et même automne ». À la lecture, c’est dans l’éclat d’un été, tôt le matin, que les poèmes réunis par Bernard Chambaz dans Etc. habitent l’espace. La mélancolie s’amenuise et c’est justement là tout le talent de Chambaz : témoigner de la coexistence de la vie et de la mort, faire que la tristesse et la joie soient également possibles par le mystère de la poésie et de la capacité d’aimer.

« (…) L’amour/ est tout sauf un vain mot »
« (…) La poésie est là/ d’avoir été comme d’être/ ce qui nous tient à cœur comme/ ce qu’on s’apprête à perdre et qui brille/ encore tellement/ pourtant ».

Etc. s’inaugure à partir d’une relecture, incluant expérimentations, démonstrations et analyses vivantes, de la locution adverbiale « Et cetera ». Chambaz nous signifierait que le poème, qu’il prétende à la sobriété ou à toute sorte d’exhaustivité, dira toujours « l’amenuisement des lettres et du temps », le manque inéluctable qui reste, l’absence qui se fait continuelle présence.

« Et cetera desunt – et ce qui reste manque/ ce – [les choses]/ disent les dictionnaires/ mais encore d’avantage les êtres/ disparus/ en singulière disparition/ à tout jamais/ – beaucoup au premier tiers de juillet –/ l’été –/ par un soleil éclatant »

Etc. est un condensé de moments puisés dans l’existence, ou à l’approche de la mort, ou encore dans la mort d’êtres disparus. Sources d’inspiration et d’attachement pour le poète, ils sont le fils chéri Martin-pêcheur, Mathieu Bénézet l’ami, Verlaine, Desnos et Du Bellay. 

« du balai – en toute chose/ abolir/ bazarder/ déblayer/ éclaircir/ remercier/ vider les lieux/ qu’il s’agisse de partir/ (…) en ancien français balayer a deux sens/ 'flotter au vent'/ est le second (...) »
« et lui – Du Bellay ‒ lassé de la mer/ lie de vin du ciel violet/ (…) lassé en un mot de Rome/ rincé/ désireux de rentrer chez lui/ (…) retrouver son murmurant ruisseau/ et le petit crachin/ qui rime avec Joachim »

Etc. ravive le souvenir de « poètes du bon vieux temps, les comprendre enfin du dedans » : Nerval, Baudelaire, Laforgue, Van Gogh, Ronsard, Mallarmé, Cummings, Deguy, Emily Dickens, Keats, Kerouac, pour ne citer que ceux-là. Il y a aussi les vivants : l’amoureuse aux yeux verts, l’océan, les fleurs, les USA, l’Italie et la langue française en ses traités et ses émois. Les êtres disparus, pour certains enterrés dans la solitude, l’oubli ou l’anonymat, retrouvent leurs couleurs : « Un deux un deux – ainsi/ les morts sont en vie/ depuis l’âge/ du bronze et les haches en silex –/ ils cueillent des myrtilles dans les montagnes/ noires – à toute vitesse – les mains/ et les lèvres bleues – (…) » Et les vivants tentent de renouer avec ce qu’il faut « afin de mettre un pied devant l’autre et recommencer ».

Les poèmes sont, dans Etc., graciles et légers ce qui n’empêche en rien leur extrême densité intellectuelle, historique et émotionnelle. Singuliers et ne se prenant jamais trop au sérieux, ils sont à l’image d’un enfant faisant l’école buissonnière à coups de jeux de style et de mots tout en maitrisant une belle érudition et une attention intense aux choses. Cet assemblage déroule au fil de sa prose poétique et de son vers libre, maints récits et procédés stylistiques, et révèle que le deuil peut effleurer un état de grâce.

« Ceterum [adverbialement] : les restes/ ‒ ce qui reste ‒ le temps ‒/ résidu d’avenir/ l’horizon dessoudé et ainsi de suite/ étoiles finitude ni murmure de tilleuls/ mais que faire/ de ces tilleuls sinon les poser/ au bord de l’eau/ pour que tu puisses trouver de l’ombre/ et y défaire tes godillots »

La disparition, celle advenue et celle déjà en devenir, est, dans l’univers de Chambaz, un fruit sans âge, resté frais, nourri patiemment à la rosée rare de matins d’été. Un citron vert aux apparitions de parfum dans les brûlures acidulées. La couverture d’Etc. porte ce vert mâtiné de lumière, tout comme ses poèmes prenant racine dans le cœur et la mémoire, pour se déployer à ciel ouvert. Etc. est un recueil exigeant et ne se livre pas aisément. Une fois son âme libérée et le poème apprivoisé, la disparition prend vie dans le rayonnement aimant du souvenir.

« À force d’y revenir/ – à Ivry –/ par esprit de finesse et de géométrie/ y – c’est au cimetyère/ avec les yfs les ciprès/ la litanie des dates sur les tombes/ malgré qu’on a changé/ de division –/ revenus poser hyer une grosse boule verte/ de bruière »
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Etc. de Bernard Chambaz, Flammarion, 2016, 224 p.
 

 
 
D.R.
 
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