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2019-12 / NUMÉRO 162   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Le chemin vers chez soi
Grâce, audace, finesse, humour, fraîcheur affranchie du temps qui passe, la poésie de Doina Ioanid ne ternit pas et cultive l’attention portée à la réalité et à l’intériorité. 

Par Ritta Baddoura
2019 - 09


«Des mots aux choses, tu te promènes. Et des choses aux mots. Tu les cueilles. Les mâches ensuite dans ta bouche et les retires : les uns des boules colorées, des robes de luzerne ou de liseron. (…) Des mots que tu défais comme un pullover, pour ensuite le refaire de nouveau. (…) Des mots avec lesquels tu te refais chaque matin. (…) »

Dans un climat de présence au monde et de nostalgie légère, Histoires du pays des babouches avance aux rythmes du regard décalé de Doina Ioanid. La poète roumaine interroge dans sa prose le sentiment d’être soi, via des mises en rapport originales entre mots et choses, passé et présent, humain et nature. Ce dernier recueil est aussi celui du désir et du partage tendre. Le souvenir et les histoires du temps d’avant, en lien avec des figures familiales affectionnées, ont toujours une place privilégiée dans son écriture et imprègnent de leur sensorialité les ressentis de la poète.

« C’est l’été. Je vais sur un trottoir étroit. Deux enfants portent une énorme planche avec des anses : un grand cercle bleu. Peut-être la lune. Nous allons à la mer. Toi et tantine devant, moi derrière, plus lentement. Les bracelets en bois tintent, rappelant le bazar. J’ai oublié l’eau saumâtre qui m’a donné la nausée. Je baille aux corneilles. Un figuier dans une cour. (…) Dans une autre cour, on frit du poisson. Des années après, des regards furtifs dans d’autres cours, d’où se lève la nostalgie. Une nostalgie ensoleillée, avec des galettes au fromage et des épis de maïs salé. Un homme immergé en moi, comme dans une mer. »

Les babouches qui vont deux par deux, assorties ou dépareillées, neuves ou usées, traînant parfois l’une sans l’autre, traversent les histoires de ce recueil. Elles se révèlent témoins humbles d’un parcours ou d’un tempérament. Les babouches donc comme métaphores, mais aussi comme traces d’une histoire intime, de la vie menée par un corps, plus ou moins usé ou choyé selon les moments de l’existence. Babouches et pieds, châles et épaules, pots ou casseroles et leur couvercle, histoires racontées et histoires écoutées : Doina Ioanid se penche sur leurs rencontres et leurs devenirs. Tant d’enveloppes et de contenants qui enrobent, réchauffent, transportent, et desquels l’être se nourrit. 
« Histoire du Pays des Babouches. Des babouches devant la porte. En plastique, rugueuses, parfois des sabots éculés. Des babouches jusqu’au magasin, des babouches jusqu’en bas. Des babouches à côté de babouches. Les unes posées bien droites, sages, les autres en V, d’autres encore dispersées. Des babouches jetées avec nonchalance. Des babouches sous la table, des babouches que j’ai oubliées dans une maison. Des babouches dont je ne me soucie plus ou peut-être crois-je ne plus m’en…. Babouououches… Babouches de troène montrant le chemin vers chez soi. »

De recueil en recueil, Doina Ioanid excelle dans l’art de raconter des impromptus et de cueillir des brindilles de délicatesse à la lisière du quotidien. Ses Histoires du pays des babouches ont cela d’étonnant qu’elles effleurent à peine, dans leur brièveté et leur simplicité, des tentatives de questionner les énigmes de l’amour, de la solitude, de la féminité. Qu’est ce qui module la particularité d’une femme, d’une rencontre, d’un lien ? Comment une babouche et une autre s’accordent-elles ? Comment avancer dans les temps difficiles et trouver dans le peu ou le manque, l’essentiel ? 

« J’ai partagé le tard dans des couleurs de lumière, afin qu’il ne soit jamais trop tard pour toi. De la feuille d’un caroubier j’ai fait une hélice, afin qu’un jour d’automne elle arrive jusqu’à toi. »

« Histoire du Pays des Babouches : un rayon de lune passe par le rideau et s’arrête sur le tapis, à côté de mon lit, droit devant les babouches. Love from a distance. Ange veille sur la maison. »

Dans une proximité émue avec la nature, à partir d’un détail du quotidien, du récit de quelqu’un d’autre, ou d’un souvenir, la poète déroule une petite fable ordinaire ou empreinte d’onirisme. Elle effleure son mystère propre et livre à travers ces poèmes, courage et apaisement. Doina Ioanid explore ses ressentis face à ce qui lui arrive et à ce qui l’entoure. Elle écrit des poèmes à propos de sa résonance avec le monde, et continue de suivre les sentiers qui mènent à l’intériorité.

« (…) Parfois je crois que l’herbe remue dans mon regard avec d’autres mots offerts. Parfois je crois que je remue avec quelques mots invisibles, rien qu’entrevus. »


 
 BIBLIOGRAPHIE 
Histoires du pays des babouches de Doina Ioanid, traduit du roumain par Jan H. Mysjkin, L’Arbre à Paroles/ iF, 2019, 87 p.

 

 
 
© Jan H. Mysjkin
 
2019-12 / NUMÉRO 162