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Poésie
Naître fille et naître à la poésie au Liban


Par Ritta Baddoura
2019 - 10
C’est un petit texte passionnant dont le titre porte des accents d’absolu. Grandir et devenir poète au Liban revient avec sa prose fluide, sur les origines de la naissance du désir d’écrire et de la question identitaire dans l’œuvre d’Etel Adnan. Il met en lumière les premiers émois amoureux, amicaux et littéraires, et la genèse d’une pensée singulière qui s’est graduellement émancipée des repères familiers jusqu’au choix assumé de l’écriture.

« J’ai dit plus tôt que, enfant, j’aimais beaucoup écrire. L’acte d’écrire, l’alignement des phrases, le chaud impact des mots, l’excitation de l’apprentissage de nouveaux termes à travers les sujets d’études, (…) tout ce qui était découverte d’un monde invisible parfois devenu plus réel que ma chambre ou la rue de Beyrouth. »

Grandir et devenir poète au Liban provient d’une intervention orale en anglais, improvisée par Etel Adnan à Boston en 1986, durant le congrès annuel de l’association Middle East Studies. Deux éditions, l’une américaine et l’autre italienne, ont paru respectivement en 1990 et 1993. Il a fallu plus de trente ans pour que l’édition française voie le jour. Adnan a relu cette traduction et participé au choix du titre qui diffère de celui de l’édition américaine : « Growing up to be a Woman Writer in Lebanon » (in Opening the Gates, A century of Arab Feminist Writing, Indiana University Press, 1990). Les deux modifications faites au titre relèvent du genre. L’une se généralise en omettant la mention du féminin et se faisant, se distancie de marqueurs fondamentaux dans le vécu de la petite Etel. L’autre – passage de writer à poète – se spécifie et place d’emblée le devenir littéraire sous le signe de la poésie. 

« Mon plus ancien souvenir – le premier objet de mon archéologie personnelle – est une fontaine en pierre ronde, basse et taillée dans ce que je pense aujourd’hui être du calcaire. Et cette fontaine était vide. (…) Je me souviens de clarté partout, je me souviens de la fraîcheur (…). »

Il y a d’abord la maison d’enfance d’Etel, née en 1925. Elle trouve dans ses pièces ses premiers territoires de rêve. La réalité bercée par le temps également heureux de l’école, apporte progressivement ses prises de conscience de tout un tas de différences. Etel est fille unique, issue d’un mariage mixte entre une grecque de Smyrne et un syrien de Damas commandant dans l’armée de l’Empire ottoman. Elle est la seule élève autochtone de son école française. Petite chrétienne fille de père musulman, citadine de Beyrouth en voie d’occidentalisation, elle est aussi la petite musulmane baptisée s’exprimant en français et qui retrouve à Damas, les fastes de l’Est et de l’islam. Par les paradoxes de l’identité et de la langue, Etel s’éprouve dès sa petite enfance comme autre et étrangère. 

« Le fait que j’étudie dans une langue foncièrement étrangère pour mes parents généra une distance entre nous : je m’engageais sur des terres qui leur étaient étrangères et je devenais autre. (…) Je devenais une étrangère dans ma propre demeure. »

Une autre dimension de l’altérité rapidement éprouvée est celle genrée. Etel Adnan évoque son plaisir et sa conscience d’être une petite fille, tout comme la curiosité et l’excitation ressenties lors d’expériences réservées généralement aux garçons. Cette prise de conscience ira en s’approfondissant, gagnant en ambiguïté, du fait du destin restrictif tracé par la société aux filles. Adnan relate ainsi des moments qui ont dû « renforcer (son) identité, n’étant ni tout à fait une fille ni tout à fait un garçon, mais un être spécial ayant par magie les attributs des deux ».

« J’étais fille unique et c’était comme si je vivais dans un lieu magique. Que j’aimais. (…) J’étais bien consciente d’être une petite fille, quelque chose de chaud et de confortable. D’électrique aussi. »

Etel et sa mère ne nourrissent pas des aspirations similaires quant à l’avenir de la jeune fille. Cet écart souvent conflictuel devient « irréconciliable ». Le récit porte un regard réflexif et empathique envers les parents de la poète, et ce qu’a pu être leur sentiment d’incompréhension et de souffrance face à la liberté grandissante de leur enfant. Adnan aborde par touches succinctes le rapport de sa mère au fait d’être une femme et d’avoir pour seule enfant une petite fille dans une société où les hommes sont les seuls êtres privilégiés et autonomes.

« Le monde d’un écrivain, même dans ses aspects les plus fictionnels, particulièrement le monde d’un poète, n’est pas une pure construction de l’esprit. (…) Il y a une relation dialectique entre la vie d’une personne et son œuvre. La première influence la seconde, mais l’œuvre aussi réagit en retour sur la vie. »

La jeune Etel ne se contente pas de ce que la société lui offre. Elle ne désire pas se marier et rêve de poursuivre ses études suite à un parcours scolaire brillant qu’elle est forcée d’interrompre à l’adolescence pour travailler. L’acte d’écrire et le fait d’être distinguée pour son talent par ses professeurs et camarades, lui désignent l’écriture comme un monde sans « peur, sans tension, sans problème ». Le bonheur de rejoindre par la suite les cours du soir de l’École des Lettres de Beyrouth et de faire partie des dix premiers étudiants de Gabriel Bounoure, aura l’effet d’une révélation décisive. 

« Les cours de Gabriel Bounoure étaient l’équivalent de ces rencontres magiques dont on parle soit dans les écrits des grands soufis de l’Islam ancien ou chez les romantiques allemands comme Novalis ou Herman Hesse. (…) Je vivais à la maison mais je ne voyais plus mes parents, ou si je les voyais c’était à travers une brume. Je crois que c’est ce que veut dire vivre une extase. »

À la teneur de l’ivresse intime en poésie, s’ajoute l’aura historique de la deuxième guerre. Etel Adnan qui exerce un emploi trouvé par sa mère au Bureau d’Information français, en témoigne : « (…) l’histoire se faisait pratiquement sous mes yeux. (…) (Ces années) sont de l’étoffe du roman même de façon indirecte ». Entre son observation des engrenages politiques, son questionnement de son éducation française – grandir en pensant que le monde était français – et du contexte de mainmise française et britannique sur la région, Etel perçoit le risque d’aliénation et la nécessité de s’émanciper. 

« Les années qui sont les plus formatrices pour un poète ou un écrivain sont celles de l’adolescence. (…) Nous sommes alors comme de jeunes arbres dont les branches partent dans diverses directions donnant l’impression que le tronc va se briser, tiraillé qu’il est entre des directions opposées. »

Ponctué par les songes de silhouettes tracés en ocre rouge par Simone Fattal, Grandir et devenir poète au Liban est un récit initiatique où la réalisation de soi est éclairée aux feux de la poésie et de l’adolescence sitôt confrontée aux séparations fondatrices. L’ouvrage se termine avec le début de l’exil loin du Liban, suite à l’obtention, fin 1949, d’une bourse d’études en France. Ce départ signe la naissance d’Etel à son devenir adulte. Dessinant quelques clés de son univers littéraire à venir, Grandir et devenir poète au Liban représente également un essai précieux pour appréhender encore aujourd’hui diverses dimensions de la question identitaire libanaise. Posant sur son enfance et sa jeunesse libanaises un regard serein, la voix d’Etel Adnan continue d’avancer avec ses souvenirs dans une tranquille clarté.


 
BIBLIOGRAPHIE  
Grandir et devenir poète au liban d’Etel Adnan, dessins de Simone Fattal, traduit de l’anglais par Patrick Cotensin, L’Échoppe, 2019.
 
 
© Joe Keserouani
« Toute ma vie j’ai regardé l’idée de poésie, de littérature comme fragile, personnelle, impliquant la distance et le silence tout autour. »
 
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