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Essai
Les relations franco-maronites entre mythe et réalité


Par Fifi ABOU DIB
2007 - 09



Avocat engagé, Youssef Mouawad remue les cendres de l’histoire pour bousculer une éminence qui a brouillé bien des pistes en son temps. Avec la complicité d’Antoine Kawal, homme de lettres à qui l’on doit non moins de 15 ouvrages sur les auteurs de la Nahda arabe, Mouawad présente la traduction de la Notice historique sur l’origine de la nation maronite adressée en français, en 1844, par Mgr Nicolas Murad À Sa Majesté Louis-Philippe Ier, roi des Français. Les deux acolytes accompagnent le document original et sa version arabe d’une préface qui en définit le contexte, et d’une biographie de l’auteur qui fut l’archevêque de Laodicée. Le tout en arabe « pour mettre la Notice historique à la portée d’un public plus large ».

Tenue comme le premier document rédigé en français par un Libanais, cette Notice historique constituée de 48 pages, deux fois éditée la même année par la librairie d’Adrien Le Clere et Cie et vendue au prix de 1 Fr. « au profit des pauvres de la nation maronite » se révèle troublante à plus d’un égard.

Dès l’avant-propos, Mouawad et Kawal en soulignent l’ambiguïté : « C’est à partir de 1844, date de la parution de la Notice historique, que se diffuseront les légendes relatives au soutien qu’auraient apporté les maronites à saint Louis et à Bonaparte. D’où l’intérêt de republier ce texte-clé qui constitue le point de départ d’une certaine mythologie et qui plaide pour une politique interventionniste de la France en faveur des chrétiens du Mont-Liban. »

Lobbyiste avant l’heure


Pour résumer, dans le Mont-Liban des années 1840, après le départ des Égyptiens, l’avènement des Ottomans et l’exil de l’émir Béchir II, maronites et druzes s’entretuent dans la montagne. Mgr Nicolas Murad, représente sa communauté à Rome, Istanbul et Paris de 1840 à 1860. Lobbyiste avant l’heure, Murad est l’infatigable champion du rétablissement des émirs Chéhab. En œuvrant au retour de l’émir exilé, il espère l’intervention de la France pour la création d’une « nation indépendante du Mont-Liban » sous domination maronite. La biographie de Murad révèle un Turpin qui se démène comme un beau diable et fait feu de tout bois pour arriver à ses fins. Dans la Notice historique, il décrit en 15 pages le peuple maronite comme l’un des plus respectueux de l’orthodoxie catholique, fervent défenseur du dogme, brillamment occidentalisé par les missions européennes. Revenant en 4 pages sur l’histoire et la tradition féodale du Mont-Liban, l’auteur consacre ensuite 20 pages à la relation privilégiée des maronites avec la France. Dans cette partie, il reproduit une lettre de reconnaissance et de protection adressée par saint Louis à « l’émir des maronites du Mont-Liban », suivie de lettres de protection de Louis XIV, de Louis XV et d’une déclaration de Bonaparte. Les dernières pages sont consacrées à la généalogie des émirs Maan et Chéhab et surtout à un exposé de la composition des populations du Mont-Liban où transparaît la vision politique du prélat et son objectif plus ou moins avoué.

Un apocryphe ?

Selon les auteurs, la lettre à laquelle se réfère Murad, « tirée d’un manuscrit arabe très ancien traduit du latin » où saint Louis en personne promet « de donner, à vous et à votre peuple (les maronites) protection, comme aux Français eux-mêmes, de faire constamment ce qui sera nécessaire pour votre bonheur », est un apocryphe, si elle a jamais existé. En effet, on n’en retrouve aucune trace avant la publication de la Notice historique de l’archevêque de Laodicée. Tout comme la déclaration attribuée à Napoléon, « Je reconnais que les maronites sont français de temps immémorial », ne se base sur aucun document écrit. Si les lettres de Louis XIV et de Louis XV sont, quant à elles, authentiques, celle de Louis IX permet de faire remonter la relation des maronites avec la France jusqu’au temps des croisades.

On l’aura bien compris, le propos de Mouawad est d’apporter un éclairage iconoclaste sur un document qui fut une formidable base de mobilisation du peuple et des journaux français en faveur des maronites. Un « bluff » réussi, en quelque sorte, et qui aurait ouvert la voie au Mandat français après la chute de l’Empire ottoman, tout en ébauchant le chantier du Liban moderne.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Notice historique sur l’origine de la nation maronite de Mgr Nicolas Murad, avant-propos de Youssef Mouawad et Antoine Kawal, 1844, réimpression 2007, 80 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166