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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Régénération barbare


Par Henry Laurens
2017 - 03
Une trop grande familiarité avec l’histoire culturelle ne permet pas de discerner des faits essentiels parce qu’à force de les avoir vus, ils ne sont plus perçus. Tel est le cas des « invasions barbares » dans l’art et la pensée de l’Europe du XIXe siècle. Le cosmopolitisme de la République des Lettres jusqu’au XVIIIe siècle connaissait bien l’existence de goûts et d’esprits nationaux, mais ces différences n’étaient pas considérées comme l’expression spontanée d’un groupe social, elles étaient plus vues comme la production d’un milieu et d’une histoire très complexe.

C’est à la fin du XVIIIe siècle que l’on passe brutalement à l’affirmation que l’art, et de façon plus générale la culture, est l’expression de la nation, voire de la race. Tout au long du XIXe siècle, la notion de race devient la clé interprétative de l’histoire européenne et, par extension, non-européenne. La définition en reste confuse, mais comprend une idée d’hérédité et d’unité biologique. La perception des corps se fait dès lors selon une grille esthétique qui porte au sommet la race blanche dont on invente une origine caucasienne. L’homme blanc conjugue ainsi la supériorité intellectuelle et la beauté physique.

La naissance du romantisme s’est faite largement en réaction aux Lumières, à la Révolution française et à l’Empire napoléonien et s’est largement fondée sur l’opposition entre « races germaniques » et « races latines ». La vieille Europe romaine, féminine et décadente, aurait été régénérée par les invasions barbares, celles des peuples du Nord qui auraient libéré les peuples d’un classicisme étouffant. L’art du Moyen-Âge est gothique, donc germanique. Toute l’histoire de l’art du XIXe siècle va ainsi se constituer en un attributionnisme racial.

La réhabilitation du barbare s’accompagne d’une dévalorisation du juif, puisque le juif est étranger par nature dans les nations qui l’abritent. Il ne peut en comprendre le génie et se trouve privé, faute de former à son tour une nation, de la capacité de produire de l’art. Les antisémites, Richard Wagner en est un bon exemple, diront que les juifs ne peuvent produire qu’une caricature d’art, une parodie à finalités commerciales.

En conséquence, bien des auteurs du XIXe siècle vont travailler à « déjudaïser » le christianisme pour lui donner une identité « aryenne », tandis que les grands intellectuels français, durant la Première Guerre mondiale, identifieront profondément la germanité à la barbarie. Le nazisme reprendra l’attaque en en inversant le sens.

L’ethnicisation de l’art va durer bien au-delà de la fin de la Seconde Guerre mondiale. La régénération par les Barbares va se poursuivre en ayant recours aux peuples dominés des Empires européens en voie de décolonisation. De l’art « nègre » à l’art esquimau (une invention de la seconde moitié du XXe siècle), on retrouvera une authenticité primordiale à opposer à l’universalisme stérile de l’art européen.

Les Invasions barbares d’Éric Michaud, qui part de l’histoire de l’art, est une puissante contribution à une réflexion sur l’identité qui, dans ce début de XXIe siècle, continue d’avoir le même potentiel destructeur que durant les deux siècles précédents. Sa lecture est à recommander, surtout si l’on veut conserver une certaine forme de lucidité dans les débats contemporains.


 
 
D.R.
 
2017-10 / NUMÉRO 136