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2017-07 / NUMÉRO 133   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
La Turquie : un géant aux pieds d’argile ?


Par Carole André-Dessornes
2017 - 04
Jana Jabbour, docteure en Sciences politiques et enseignante à l’USJ ainsi qu’à Sciences Po Paris, nous offre avec La Turquie, l’invention d’une diplomatie émergente une analyse d’une grande pertinence et des plus subtiles. 

Ce travail, fruit de plusieurs années d’études précises, de terrain et d’observations, incarne deux qualités majeures : la rigueur scientifique mêlée à un style qui rend la lecture facile et captivante. La structure même de l’ouvrage suit un cheminement très clair et progressif. C’est toute l’évolution de la politique étrangère turque depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP et celle de Recep Tayyip Erdogan qu’elle nous donne à voir, et notamment le rôle joué par un homme resté un temps dans l’ombre, avant de devenir ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre d’Erdogan jusqu’en mai 2016. 

En effet, l’élaboration d’une nouvelle diplomatie et celle de la politique étrangère turques doivent tout à Ahmet Davutoǧlu, universitaire et intellectuel issu de la « classe moyenne pieuse d’Anatolie ». Ce dernier a tout mis en œuvre pour faire de cette puissance moyenne émergente un « État central » rompant avec la posture d’« État vassal », à savoir l’alignement sur le camp occidental durant toute la période de la Guerre froide, pour enfin devenir une puissance agissante même si cela « implique une prise de risque et un degré d’aventurisme ». La position de la Turquie entre l’Orient et l’Occident est certes stratégique, mais selon lui en aucun cas le pays ne doit se définir simplement comme une passerelle entre l’Est et l’Ouest, cela relèguerait cette puissance en devenir à un rôle subalterne… ce que ne veut pas Ankara. 
C’est également lui qui sera à l’origine du concept de « profondeur stratégique », par là même il faut comprendre la capacité pour le pays à rayonner bien au-delà de ses frontières.

La quête de statut sur la scène internationale passant par une diplomatie ancrée dans son environnement régional immédiat est également liée à son désir de revanche sur l’humiliation historique ayant réduit l’Empire ottoman à « l’homme malade de l’Europe ». Pour Davutoǧlu, la Turquie doit renouer avec son histoire et à ce titre la réhabilitation de l’Empire ainsi que l’attachement à l’identité islamique sont au cœur de cette volonté d’influence faisant du Moyen-Orient la clef de voûte d’une politique multiforme. La Turquie décide ainsi de renouer avec cet environnement proche dont elle s’était coupée durant la majeure partie du XXe siècle, n’hésitant pas à jouer la carte de l’apaisement, pour un temps, notamment avec son voisin syrien, à bâtir une nouvelle collaboration avec les pays du Golfe, etc.

Comment la Turquie est-elle alors passée d’une politique du « zéro problème avec ses voisins » à une diplomatie confrontée à ses propres contradictions et faiblesses ? C’est toute la démarche de Jana Jabbour mettant à la portée du lecteur, sans jamais le noyer dans des détails superflus, tous les leviers de cette diplomatie multi-facettes et du Grand écart, permettant ainsi de comprendre cette ascension rapide et l’arrêt brutal perçu comme une sorte de retournement. Le coup de butoir viendra des révolutions arabes et de la Syrie en particulier, véritables révélateurs de la faiblesse d’une puissance incapable de combler le décalage entre ses ambitions et ses ressources… « La Turquie a des ambitions de Rolls Royce, mais elle n’a que les ressources d’une Rover », cette métaphore d’un ambassadeur américain relevée par Jana Jabbour résume parfaitement ce paradoxe.

Ce livre, à n’en pas douter, va faire partie des incontournables pour tout lecteur, quel qu’il soit, avide de comprendre la stratégie mise en place par une puissance émergente face à ses propres incohérences.

 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Turquie, l’invention d’une diplomatie émergente de Jana Jabbour, éditions du CNRS, 2017, 346 p.
 
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