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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Juger Bachar
Spécialistes du Proche-Orient, Jean-Marie Quéméner et Fréderic Pichon plaident le pour et le contre.

Par Lamia el-Saad
2017 - 08
Deux ouvrages et deux plumes radicalement différentes. Le journaliste Quéméner se distingue par son style fleuri et imagé, jusque dans le choix de ses titres : « Hadès et Perséphone », « La première dame de l’Enfer »… Chercheur et enseignant, Pichon adopte un style plus sec. Son livre présente le côté ardu d’un cours de géopolitique qui ne néglige aucun paramètre.

Le rôle de la Russie y est largement détaillé : ses intérêts, sa stratégie économique, militaire et politique pour soutenir Bachar. De même, le rôle de l’Iran chiite d’une part et, d’autre part, celui de l’Arabie saoudite, de la Turquie et du Qatar sunnites qui prônent le salafisme. À noter que la France s’est rapprochée de ces trois pays ; le « business first » étant devenu le maître mot d’une « diplomatie aux abois ». À noter également que la France laïque a démontré son incapacité à « penser l’Islam ». Il reste le sort des chrétiens d’Orient, notamment de Syrie, perçus par l’Occident comme des « victimes encombrantes ».

Quéméner préfère privilégier la petite histoire qui éclaire la grande. Il relate l’enfance d’un gamin « bon en maths et moyen ailleurs », la formation d’un « apprenti dictateur », la relation d’un couple. Comme l’auraient fait Stefan Zweig ou Emil Ludwig, il analyse son sujet : « Le puîné des Assad, un grand dadais aux épaules en dedans, cheveu sur la langue et menton fuyant, fut d’abord l’incarnation de la timidité maladive, un asocial tranquille et assumé. Un discret. La petite chose fragile de sa famille. » Cet homme aux « complexes intimes profonds » a tenté de « tuer le père » une première fois en écartant ceux qui restaient de ses proches et en les remplaçant par les siens. Et il a voulu le tuer une seconde fois en se montrant « encore plus violent et barbare que lui ». 

Si l’approche de Quéméner relève de l’analyse psychologique, celle de Pichon est plus classique : l’approche de l’historien qui étudie le passé pour éclairer l’avenir.

D’emblée, Quéméner précise au sujet de son livre : « Il est partial, j’en conviens. » Bien qu’ayant voulu brosser « un portrait le plus juste possible de Bachar al-Assad, nourri des propos des opposants mais aussi de ses amis, de sa famille, du premier cercle », il avoue au terme de son enquête : « J’ai cherché à comprendre Bachar et sa chute aux abîmes. Je ne lui ai pas trouvé d’excuses. »

Dans un chapitre intitulé « Bachar le chimique », Quéméner souligne que « la France a pu confirmer en plusieurs occasions l’emploi de chlore et de sarin » et se penche sur le rôle du petit frère de Bachar, Maher, « la main sur les leviers de commande » : la 155e brigade d’artillerie qui a lancé les bombes au sarin « était placée sous la direction de la division blindée de Maher ». Dans un autre chapitre intitulé « Preuves à charge », Quéméner révèle que les institutions internationales et les associations des droits de l’homme « empilent les preuves » en vue d’un éventuel procès pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre ; et ce grâce au transfert clandestin de « tonnes » de documents reliant « la torture et l’assassinat de dizaines de milliers de Syriens à un ensemble de directives approuvées par le président Bachar al-Assad, coordonnées par ses agences de renseignement et de sécurité intérieure ». 

Quéméner accuse ! Il endosse le costume de procureur. C’est un procès – hélas – imaginaire dans lequel Pichon assure la défense et dénonce le fait que la notion de « régime syrien » soit souvent substituée à celle d’« État syrien » dans les discours occidentaux : « Les hommes politiques et les journalistes qui ont pris l’habitude d’utiliser ce terme ont-ils conscience de participer de fait à une entreprise de délégitimation qui passe aussi souvent par la négation même de celui qui l’incarne, le président syrien qualifié de “boucher” voire même de “monstre” ? »

Et Pichon va encore plus loin dans sa défense de la Russie dont la stratégie militaire fut plus que discutable : « Moscou ne frappait pas prioritairement l’État islamique mais ces zones où s’entremêlaient, dans la plus grande confusion politique, les groupes se réclamant de l’armée syrienne libre coordonnés avec al-Nosra, véritable fer de lance de la rébellion. »
Quant aux attaques à l’arme chimique, Pichon ne les mentionne même pas ! Et c’est bien ce silence coupable qui surprend le plus. Un silence d’autant plus coupable que Pichon, lui, n’assume pas sa partialité.

Il n’y a guère qu’un point où ces deux auteurs se rejoignent. Daech n’est qu’un « tigre de papier » : prétendre que la Syrie se trouve devant un choix « binaire » (Bachar al-Assad d’un côté et l’État islamique de l’autre) est « historiquement et factuellement faux ».
L’avenir est incertain et la « paix improbable ». Quéméner avance toutefois une certitude : « Une Syrie avec Bachar est une Syrie qui ne se reconstruira pas, qui ne connaîtra pas le retour des réfugiés, qui ne sera jamais stable. »

Dans ce procès, le lecteur jugera. Sans doute la vérité se trouve-t-elle quelque part entre ces deux livres, dans une nuance entre gris clair et gris foncé.
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
 
Bachar al-Assad en lettres de sang de Jean-Marie Quéméner, Plon, 2017, 211 p.

Syrie, une guerre pour rien de Fréderic Pichon, éditions du Cerf, 2017, 190 p.
 

 
 
D.R.
 
2017-08 / NUMÉRO 134