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2018-05 / NUMÉRO 143   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Qu’est-ce qu’un soixante-huitard ?


Par Tarek Abi Samra
2018 - 05
Commençons par un anachronisme. Si Flaubert, dans son Dictionnaire des idées reçues, avait consacré un article à Mai 68, nous aurions pu y trouver la définition suivante : Mouvement contestataire étudiant mené par une bande d’enfants gâtés issus de milieux favorisés et qui se sont révélés par la suite être des renégats opportunistes, à preuve leur retournement de veste afin de parvenir à tout prix ; la plupart ont viré vers la droite et tous se sont embourgeoisés, ayant fini ou ministres, ou patrons de journaux, ou personnalités médiatiques.

Sous une forme à peine moins caricaturale, cette conception de Mai 68 est largement répandue, surtout parmi les intellectuels. Outre le fait qu’elle est motivée idéologiquement par la volonté de minimiser l’ampleur du militantisme soixante-huitard, de ridiculiser ses acquis et de nier son authenticité, une telle représentation simplificatrice possède la vertu de nous épargner cette tâche pénible qu’est l’exercice de la pensée, tant il est vrai que nous tous abhorrons les nuances et renâclons à percevoir la complexité vertigineuse du réel, préférant habiter un monde plat, facilement intelligible, où les clichés nous tiennent lieu d’idées.

Pour éprouver le bien-fondé des représentations communes sur le devenir des soixante-huitards, une équipe de trente-deux sociologues et politistes (le collectif Sombrero) a mené une enquête de cinq années pour savoir qui sont réellement ces personnes engagées ayant ébranlé la société française et que sont-elles devenues après la ruine des espoirs révolutionnaires. Afin de répondre à ces questions, les chercheurs ont rencontré 366 militants actifs entre 1966 et 1983 et recueilli leurs récits de vie pour ensuite analyser ces derniers et les croiser avec des données statistiques. Le fruit de ce travail colossal est un ouvrage de plus de mille pages, paru sous le titre Changer le monde, changer sa vie aux éditions Actes Sud.

L’originalité de l’enquête tient à ce qu’Olivier Fillieule désigne dans l’introduction comme « un triple décentrement du regard » : se focaliser sur cinq métropoles régionales (Lille, Lyon, Marseille, Nantes et Rennes) au lieu de Paris ; sur la séquence historique 1966-1983 au lieu de la crise ponctuelle de mai-juin 1968 ; sur les militants ordinaires au lieu des leaders et des personnes devenues célèbres. De plus, à rebours de la réduction courante des soixante-huitards à des gauchistes majoritairement étudiants, cette étude s’intéresse à trois « familles » de militants : les syndicalistes, les gauches radicales et les féministes. 

De cette enquête émerge un portrait de groupe très nuancé, bien différent de celui véhiculé par le mythe des soixante-huitards ayant, après une courte période d’engagement, trahi leurs idéaux et connu une réussite socioprofessionnelle foudroyante. En effet, résume Olivier Fillieule, « les devenirs professionnels des soixante-huitards se situent loin de la vulgate. (…) Nos enquêtés – surtout les plus jeunes – ont connu une mobilité sociale plus importante que leurs contemporains, mais cela s’explique par une bien plus forte mobilité descendante (…). L’hypothèse selon laquelle les enquêtés auraient subi un déclassement en lien avec leurs investissements militants se trouve ici renforcée. Dans la population française (…), le déclassement s’élève à 4 % ; il est de 25,6 % dans la population que nous avons étudiée. » Les auteurs expliquent ce déclassement social par des trajectoires professionnelles plus difficiles en raison de l’engagement militant, ou par un refus volontaire de parvenir. En somme, beaucoup d’enquêtés ont dû faire des sacrifices économiques, sociaux et professionnels, des sacrifices qu’ils assument pleinement, puisque la grande majorité d’entre eux affirment ne pas regretter leurs choix et avoir maintenu l’essentiel de leurs convictions, même s’ils ont actuellement un regard critique vis-à-vis des moyens d’action d’autrefois, ce qui est surtout le cas des personnes ayant appartenu à des groupes de la gauche radicale. Il est intéressant de noter que seulement 3 % des enquêtés ont eu des « carrières stables dans les mondes de l’information, des arts et des spectacles », un type de trajectoire qui est pourtant « au cœur des représentations communes sur le devenir des ex-soixante-huitards ».

Un autre résultat majeur de cette étude consiste à infirmer deux hypothèses souvent avancées pour expliquer la crise de Mai 68. Selon la première, l’effervescence de cette période serait le « produit de l’anticipation d’un déclassement social généré par la conjonction de la massification scolaire et de la dévaluation des diplômes qui s’ensuivrait », ce qui revient à dire que les soixante-huitards étaient des jeunes bourgeois craignant de perdre leur statut social à cause de l’accès massif et récent des membres des classes moyennes et populaires à l’enseignement supérieur. Or, la plupart des enquêtés sont issus des classes moyennes ou populaires, et étaient souvent les premiers de leur famille à accéder à l’enseignement supérieur. 

La seconde hypothèse insiste sur le conflit générationnel et compare les années 68 à une sorte de « révolte œdipienne contre toutes les figures paternelles de l’autorité ». Bien qu’elle ne soit pas complètement erronée, cette explication pèche par un excès de généralisation, car pour un nombre significatif des enquêtés, leur politisation doit beaucoup à leur famille, à leurs enseignants à l’école et aux groupes de jeunesse auxquels ils ont adhéré, ce qui implique que leur militantisme ultérieur n’est pas forcément en rupture avec les transmissions de ces trois milieux. 

Nos quelques remarques ci-dessus sont loin d’épuiser toute la richesse de cette enquête sociologique monumentale. Notons seulement que son plus grand mérite est de restituer au réel toute sa complexité, nous avertissant ainsi que parler d’une génération 68 plus ou moins homogène relève d’une simplification outrancière, voire d’une pensée tributaire des clichés et des idées reçues. 
 
 
 BIBLIOGRAPHIE 
Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 sous la direction d’Olivier Fillieule, Sophie Béroud, Camille Masclet et Isabelle Sommier, avec le collectif Sombrero, Actes sud, 2018, 1120 p. 

 
 
D.R.
 
2018-05 / NUMÉRO 143