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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Ils ont voulu changer le monde


Par Fifi Abou Dib
2018 - 05


À quatre mains, mais aussi avec l’aide de dizaines de témoins qui ont participé à vingt ans aux événements de Mai 1968, Hervé Hamon et Patrick Rotman ont écrit en deux volumes totalisant près de 1400 pages alimentées par une foultitude d’archives, le récit presque exhaustif, à peine romancé par un souffle littéraire mâtiné d’un humour bienfaisant, du combat d’une génération qui a voulu changer le monde.

Les Années de rêve, le premier tome de Génération, couvre la période de 1960 à 1968, et se termine le 7 septembre 1968 avec le suicide de Michèle Firk, à 31 ans. Entrée clandestinement au Guatemala, cette élève de l’IDHEC, militante du Parti communiste français, s’était engagée dans la guérilla. Recherchée pour avoir participé à l’enlèvement et à l’assassinat de l’ambassadeur des États-Unis, elle s’est tiré une balle dans la tête. Mais pourquoi le Guatemala ? Cette conclusion éclaire toute la période.

Les jeunes adultes français des années 60 sont nés pendant la Deuxième Guerre mondiale, enfants d’une génération traumatisée, austère, frileuse et conservatrice. À eux est pourtant promis un monde libre et pacifié et, sur le plan économique, au sommet de ses Trente Glorieuses. Mais leur monde est instable, en pleine décolonisation, miné par sa propre mauvaise conscience. À l’écrasement de l’extrême droite européenne succède la montée en puissance d’un nouveau communisme perçu comme vertueux par une jeunesse idéaliste. Mais très vite, les « staliniens » déchantent quand se révèlent, avec la complaisance de Krouchtchev, les exactions de leur idole. En quête de guide dans un monde désemparé, on se rabat sur Mao, sur Castro, sur le Che bien sûr. De Gaulle est trop vieux, trop réactionnaire pour le rôle, son mandat a trop duré, c’est même sur lui que se cristallise le mal-être. Changer le monde est le mot d’ordre, et c’est bien le monde entier que les étudiants français veulent changer. Ils y vont, portés par des idées neuves incubées à l’École normale et sur les bancs des facultés de sociologie et de philosophie de la nouvelle université créée à même le bidonville de Nanterre, rue de la Folie, cela ne s’invente pas. Toute une nouvelle culture se fait jour entre musique, littérature et cinéma. Ils traversent les frontières clandestinement, découvrent, perplexes, la Russie et la Chine, s’engagent dans les usines, se battent aux côtés de tous les opprimés du capitalisme contre les tout-puissants États-Unis. La révolution permanente est en marche, la révolte des étudiants qui embrase la France en mai 68 n’en est qu’un épisode. Régis Debray prône « la révolution dans la révolution ». Ce dernier, brillant normalien, rejoindra le Che en Bolivie où il sera arrêté et condamné à 30 ans de prison.

On croisera évidemment dans cet ouvrage, et en pleine action, les plus célèbres acteurs de Mai 68, de Roland Castro à Alain Geismar, Tiennot Grumbach, Serge July, Bernard Kouchner, Alain Krivine, Marc Kravetz, Robert Linhart, Sartre, Althusser, l’inclassable Daniel Cohn-Bendit, principal leader de cette révolution, et bien d’autres. Au début du récit, un deuil rassemble la plupart d’entre eux. On est en 1979, leur ancien pote Pierre Goldman, demi-frère du chanteur et compositeur Jean-Jacques Goldman, braqueur par idéal, vient d’être assassiné par un groupe d’extrême droite. Il emporte avec lui le souvenir des « années de rêve ». À l’exaltation succèdera le désenchantement. Ce seront « les années de poudre », deuxième volet de ce diptyque.
 
 
BIBLIOGRAPHIE  
Génération, tome 1 : Les Années de rêve de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Seuil, 1987, 624 p.
 

 
 
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