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2019-06 / NUMÉRO 156   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
L'enlisement des rêves de Mai 68
Dans son dernier ouvrage, Pierre Rosanvallon démontre que le présent n’a pas su tirer les leçons du passé.

Par Lamia el-Saad
2019 - 04
Notre histoire intellectuelle et politique 1968-2018 de Pierre Rosanvallon, Seuil, 2018, 417 p.


Professeur au Collège de France et auteur de nombreux ouvrages qui occupent une place majeure dans la théorie politique contemporaine d’une part et dans la réflexion sur la démocratie et la question sociale d’autre part, Pierre Rosanvallon nous livre une histoire politique et intellectuelle des cinquante dernières années.

D’abord un constat. « L’histoire nous inflige aujourd’hui un long cortège de déceptions et nous mord plus que jamais la nuque. » Nos désenchantements et nos colères se conjuguent avec un sentiment d’impuissance qui découle de notre difficulté à interpréter l’état du monde, à l’insérer dans une histoire qui donne sens aux épreuves et aux échecs qui se sont succédé. Le but de ce livre est donc de « conjurer cette malédiction, en mettant les mots qui conviennent sur cet état des choses et en proposant des concepts adéquats pour rendre lisibles les traits profonds de nos sociétés afin de permettre d’en redessiner une perspective émancipatrice ».

Ce n’est que depuis le début du XXIe siècle que l’on commence à prendre la pleine mesure du mouvement de maturation de la modernité dont les signes avant-coureurs s’étaient manifestés en 1968. C’est donc une histoire qu’il était temps d’écrire.

Rosanvallon distingue trois grands moments : celui des enthousiasmes et des explorations qui ont suivi 1968 et caractérisé les années 1970, celui de l’essoufflement de la vie intellectuelle et de l’engourdissement de la vie politique des années 1980, celui, enfin, des recompositions des années 2000.

Une révolution peut comporter trois aspects différents. Elle peut être une accélération de l’histoire, un élargissement du champ des possibles : c’est la « révolution-événement », imprévisible, aux acteurs disséminés, qui donne corps à des espérances enfouies, « embrase une plaine dont on prend soudain conscience de la sécheresse ». Elle peut également être une action organisée de rupture : c’est la « révolution-stratégie » avec des chefs qui élaborent des plans. Elle peut enfin bouleverser en profondeur les rapports sociaux, les modes d’organisation et les représentations du monde : c’est la « révolution-civilisation » dont la consistance ne devient que progressivement lisible. Mai 68 a été la somme de ces trois dimensions.

L’auteur compare l’essoufflement des énergies et des idées dans les années 1980 à un sommeil qui « s’était abattu après une longue nuit blanche, comme si les membres s’étaient retrouvées peu à peu engourdis par un froid insidieux ». Les causes en sont bien évidemment multiples. L’une d’entre elles est le paradoxe de 1981 : la gauche est arrivée au pouvoir avec un programme en complet décalage avec l’esprit de Mai 68. La confrontation aux contraintes de l’action gouvernementale a, par ailleurs, joué un rôle important, le tournant de mars 1983 n’ayant pas été clairement expliqué.

Cet engourdissement a pris différentes formes. Celle de la « dérivation » avec la substitution d’un idéal européen aux contours relativement flous à un idéal national ; celle d’une « dissociation » consentie entre la pensée et l’action et qui a conduit à faire de la « posture » une politique ; celle, enfin, d’une « régression défensive », d’une « crainte traditionnelle de la gauche conduisant à un repli défensif sur un cercle de la raison ».

Ce n’est qu’à partir des années 1990 que le paysage des idées sera progressivement bouleversé. Ce bouleversement, imperceptible au tournant des années 1980, fut la conséquence, dans les années 2000, « de la montée en puissance d’un souverainisme républicain et de l’émergence d’un national-populisme voisinant avec l’enlisement simultané de la gauche ». Rosanvallon expose les trois grandes mutations du présent : « l’entrée dans un nouvel âge du capitalisme – le capitalisme d’innovation –, l’avènement d’un individualisme de singularité et le déclin de la performance démocratique de l’élection ».

Abordant les faits, certes en tant qu’historien mais aussi en tant que philosophe politique, l’auteur éclaire d’un jour nouveau le lien de cause à effet entre l’histoire des cinquante dernières années et le projet moderne d’émancipation, avec ses réalisations, ses promesses non tenues et ses régressions. Mais c’est aussi en tant qu’acteur et témoin qu’il aborde cette rétrospective riche de souvenirs personnels, notamment dans le syndicalisme. Son style se caractérise, d’une part, par des paraphrases très imagées et, d’autre part, par une pléiade de mots crus, les deux étant toujours extrêmement justes et exprimant très précisément sa pensée.

Son ouvrage s’achève sur l’énoncé d’un programme de travail marqué par l’urgence.


 
 
© Hermance Triay
 
2019-06 / NUMÉRO 156