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2019-07 / NUMÉRO 157   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Raphaël Glucksmann ou la conjuration du vide


Par Michel Hajji Georgiou
2019 - 05


Les effets dévastateurs du cataclysme aux multiples facettes qui dévaste la planète sont-ils inévitables ? Ou bien est-il encore possible d’agir et d’entreprendre une démarche corrective pour éviter le pire ? Telle est la problématique qui sous-tend le dernier ouvrage de l’essayiste et fondateur du parti Place publique Raphaël Glucksmann, Les Enfants du vide : de l’impasse individualiste au réveil citoyen.

D’emblée, Raphaël Glucksmann annonce la couleur. Il entame son œuvre par une citation de Hölderlin : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » L’imminence de la catastrophe, dialectique oblige, porte en elle les germes du salut. Comme le poète allemand, il sent le même devenir affolé qui se profile à l’horizon, mais il refuse de se persuader, comme lui, que les hommes sont incapables d’entendre la vérité et que la seule échappatoire est de s’emmurer à son tour (comme Hölderlin) dans le silence.

L’auteur ne le cite pas, mais c’est plutôt Burke et sa célèbre formule – « Pour triompher, le mal n'a besoin que de l'inaction des gens de bien » – qui vient spontanément à l’esprit. Pas question ici d’abandonner la moindre once d’espoir pour celui qui sait pourtant que les portes de l’enfer – à travers ledit « vide » en question – ont peut-être déjà été ouvertes.

Ce choix est clair comme de l’eau de roche dans l’imagerie qui sert de point de départ à la réflexion portée par l’ouvrage, celle d’une toile de Caravage, Saint Mathieu et l’ange. Par-delà l’illusion réconfortante d’harmonie et d’ordre qui se dégage du tableau, le tabouret sur lequel s’appuie Saint Mathieu est en équilibre instable : il a un pied dans le vide. Il en est de même de la démocratie libérale « qui repose, comme le genou de Matthieu, sur un socle bancal ». Le mouvement de balancier entre la démocratie, qui « pose le primat du collectif sur l’individuel », et le libéralisme, qui « sacralise l’individu face à la collectivité », a été rompu. L’individualisme a donc triomphé aux dépens de la collectivité. Il en résulte, selon l’auteur, un glissement du libéralisme dans une sorte d’état-limite, l’hybris, la démesure et, partant, une « sortie de l’Histoire » des démocraties libérales, aux antipodes de la prédiction gnostique de Francis Fukuyama, celle de « la fin de l’Histoire » et du triomphe de ce système politique, après l’effondrement de l’Union soviétique au début des années 1990.

Le monde est-il désormais condamné à choisir entre le déni de démocratie des élites libérales et le programme liberticide des populistes ? Face au délitement de la res publica, seule une « main » politique est à même de s’affranchir du cadre habituel pour restaurer la balance et soigner les démocraties malades. Voici l’objet que Raphaël Glucksmann assigne à sa réflexion philosophique, celle d’un citoyen au service de la Cité, voire d’un serviteur de la chose publique.

Dans une première partie, l’auteur passe au crible le « vivre séparé » qui s’est instauré, du fait d’une invasion de la société par la solitude et son lot d’anxiétés et d’insécurité. C’est le triomphe de l’hyper individualisation et du désengagement, la décrépitude des corps intermédiaires qui sont au cœur du processus de socialisation de l’individu, et le règne de l’atomisation sociale – les monades de Leibniz – dans laquelle Tocqueville avait déjà entrevu le terreau du despotisme et l’appel de la tyrannie. À l’origine de ce phénomène, les mécanismes indicibles de la mondialisation et de ses révolutions technologiques, mais aussi l’idéologie distillée par Milton et Hayek qui a conduit à l’avènement de l’homo economicus, ou l’individu réduit à la seule quête de la maximisation de ses intérêts personnels. 

Le désastre qui en résulte, c’est la dislocation de la culture de l’empathie et des réseaux de solidarité et le culte des « gagnants », qui doivent inéluctablement « écraser » les perdants dans le monde selon Donald Trump et consorts. Or sans empathie, la citoyenneté est structurellement empêchée, soutient Raphaël Glucksmann, et les individus se retrouvent prisonniers de leurs ghettos respectifs et de la maladie identitaire. À cela, il convient d’ajouter la montée en flèche des inégalités, la ségrégation des classes sociales et la soumission de plus en plus manifeste des responsables politiques au pouvoir des lobbys et à des intérêts privés aux dépens de l’intérêt public.

Face à ce constat affligeant du « vivre séparé », l’auteur propose, dans une deuxième partie, le « vivre politique », qui est sans doute l’autre nom du vivre-ensemble. Deux idées-maîtresses ressortent de son exposé, qui n’est pas sans soumettre des propositions concrètes pour éviter le naufrage complet. Partant d’une référence au génial Pierre Clastres, Raphaël Glucksmann dénonce le « contresens historique » que constitue le gouvernement des experts et des technocrates, importe de l’expérience européenne, à l’heure où ce qui est nécessaire, c’est justement de recréer des réseaux de solidarité, de sortir de l’individualisation pour exercer pleinement et activement sa citoyenneté, se réapproprier l’espace public, recréer du politique et conjurer le vide.

Pour ce faire, il n’hésite pas dans ce cadre à proposer des projets concrets, à commencer par la crise de l’écologie, qui doit réveiller notre apathie face à la tragédie et doit être prise au sérieux. « Seule l’écologie a la cohérence idéologique et la puissance tragique pour produire, traduire, et pérenniser » la « révolution mentale capable de nous sortir de l’impasse individualiste ».

Des mots qui renvoient immanquablement aux propos similaires tenus par Samir Frangié dans son dernier grand entretien peu avant sa mort, publié dans l’ouvrage La Révolution tranquille. Avec, in fine, le même élan d’optimisme entre les deux hommes, la même volonté de passage à l’action salutaire, parfaitement exprimés en clôture par l’auteur dans ce qui ressemble aussi à l’un de ces appels humanistes dont Frangié avait le charme et le secret : « (…) Nous savons qu’une promesse d’aube se love dans ce crépuscule pourvu qu’on ose l’affronter. Nous savons vers où aller et comment y aller. Nous savons quel horizon esquisser et quelle route emprunter. Nous savons ce qu’il nous reste à faire. Nous en sommes capables. »
 
 
 
 BIBLIOGRAPHIE  
Les Enfants du vide : de l’impasse individualiste au réveil citoyen de Raphaël Glucksmann, Allary Éditions, 2018, 213 p.
 
 
 
© Joel Saget / AFP
« Nous savons qu’une promesse d’aube se love dans ce crépuscule pourvu qu’on ose l’affronter. Nous savons vers où aller et comment y aller. »
 
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