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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
L’humanité par la beauté


Par Fady Noun
2020 - 02


«L’émerveillement n’est pas une simple émotion, mais une capacité de l’être ; il nous ouvre au monde, révèle heureusement notre ignorance et nous offre une forme de connaissance à la fois plus libre et plus intime. » Extrait de l’ouvrage De l’émerveillement du Michael Edwards, poète et professeur au Collège de France, auteur de nombreux essais sur la création littéraire et artistique, cette définition de l’émerveillement est une introduction parfaite au dernier en date des « essais intimes » de Jean-Claude Guillebaud, Sauver la beauté du monde, dont la bande en sous-titre recommande « D’abord s’émerveiller ».

« Le vrai émerveillement naît, non pas devant l’illimité de l’homme, mais devant l’inépuisable du réel », dit encore Edwards, et l’ouvrage de Guillebaud, c’est exactement ça : un essai pour répertorier ce réel, source d’émerveillement. Ses chapitres sont autant de balises d’un itinéraire d’une grande franchise, vers ce qui fait sens dans sa vie. Il se conclut par un réquisitoire impitoyable contre l’économie de profit qui, en détruisant la planète, en compromet irrémédiablement la beauté.

En ouverture, l’ouvrage nous parle de la résidence de campagne de Bunzac, en Charentes, que Jean-Claude Guillebaud et sa femme Catherine se hâtent de regagner au bout de deux jours trépidant de travail à Paris, et où ils passent les cinq jours restants de sa semaine, proche d’une nature « inépuisable ». La note dominante est ainsi donnée. S’émerveiller, c’est se convertir à un nouvel « être-au-monde ». À l’appui de cet aménagement intime et personnel, Guillebaud cite aussi bien l’encyclique Laudato si du Pape François, que l’œuvre du grand photographe et journaliste Yann Arthus-Bertrand affirmant : « La révolution écologique sera spirituelle. »

Outre son refuge de campagne, sont également inépuisables, pour Guillebaud, le dépaysement par le voyage vers d’autres mondes, d’autres cultures ; l’observation du règne animal et des parades amoureuses des différentes espèces – avec une passion spéciale pour… les corbeaux ; l’univers étoilé photographié grâce à des objectifs que le développement de la technologie a rendu accessibles aux amateurs ; le déferlement silencieux des hordes sur les parois des grottes préhistoriques ; la fièvre religieuse qui a recouvert d’un « blanc manteau des cathédrales », ces « prières de pierres » ; l’Europe aux XIIe et XIIIe siècle ; l’intelligence vivante des personnes douées d’une grâce naturelle (les nice people) ; les fulgurances des passions qui transfigurent la vie, non sans les réserves éthiques qui s’imposent… La liste n’est pas exhaustive. Guillebaud laisse de côté, par exemple, la passion de Dieu, qui a conduit tant de personnes à la sainteté, ou encore la passion de l’écriture, qui nous vaut tant d’étonnants chefs-d’œuvre.

Tous les chapitres de Guillebaud sortent droit de ses carnets de notes. Son livre semble porter cette fois, plus que d’habitude, la marque de l’autobiographie. Essayiste, éditeur, journaliste il nous parle de la quête de beauté qui le fait vivre. Pour l’essayiste, la beauté « aide à faire advenir notre propre humanité » ; « la soif de beauté accompagne et favorise l’humanisation ». Pour lui, le « secret des cathédrales » se trouve là, ainsi que celui des peintures pariétales, dont il met en question la fonction purement liturgique, du simple fait qu’elles se retrouvent dans les parties reculées des grottes.
« Par la beauté on accède aux valeurs abstraites », s’aventure à dire l’essayiste. « La quête de la vraie beauté est elle-même un flamboiement obstiné, une gloire, une grandeur infinie par lesquels l’histoire humaine prend son sens. » 

Comme dans tous ses livres, Jean-Claude Guillebaud, ouvre, à vous en étourdir, une infinité de fenêtres vers d’autres auteurs, d’autres ouvrages. Sauver la beauté du monde parle librement de ses maîtres à penser parmi lesquels il classe, comme de « belles personnes », le philosophe, économiste et psychanalyste athée Cornelius Castoriadis, le sociologue Edgard Morin et le théologien jésuite Michel de Certeau. Parlant de ce dernier, il dit : « Au-delà des textes, j’ai beaucoup aimé qu’il fasse l’éloge du braconnage culturel, grâce auquel les non-spécialistes et les dominés se composent un espace propre. »

Au bout du compte, une leçon de sobriété : « Nous devons rompre avec la folle ambition du développement à tout va. (…) Tout projet politique, toute initiative dans ce domaine, devrait se fonder sur un impératif d’économie. Sera civique celui qui accepte de s’imposer cette discipline et cette retenue. »

 
 
 
Sauver la beauté du monde de Jean-Claude Guillebaud, L’Iconoclaste, 2019, 305 p.

 
 
 
Photo Philippe Taris
 
2020-04 / NUMÉRO 166