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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Enquête
Le chaos permanent


Par Antoine COURBAN
2012 - 03
Un essai intelligent, écrit par un esprit incisif doté d’un regard perçant et clairvoyant. Le Liban à la dérive. Du champ de bataille à la plaine de jeux est une œuvre qui sort de l’ordinaire. On a beaucoup écrit sur la guerre civile libanaise, selon diverses perspectives. L’essai de Samir Khalaf se distingue par une insaisissable originalité. Il est, pourrait-on dire, comme ce Liban qu’il tente de saisir, suspendu entre deux univers culturels. D’un côté, toute la rigueur dans l’approche et la méthodologie du chercheur universitaire formé à l’occidentale. De l’autre, un je-ne-sais-quoi de tendre qui affleure entre les lignes et qui trahit les origines orientales de l’auteur. Le regard que l’auteur jette sur son propre pays et sa propre société est beaucoup plus que l’objectif d’un télescope ou d’un microscope neutres et froids qui scrutent méticuleusement un sujet d’observation. Ce regard, incisif et tendre à la fois, est à lui seul une synthèse culturelle héritée du vieux cosmopolitisme méditerranéen dont le Liban demeure, à l’heure actuelle, un des derniers refuges pour ne pas dire l’ultime. Tout au long des quelque 290 pages se révèle un héritage intellectuel multiple qui mêle harmonieusement l’encyclopédisme byzantin, l’émotivité charnelle du Levant arabe, l’humanisme des Lumières ainsi que l’immense apport de la culture contemporaine, notamment en matière des sciences de l’homme.

Le point de départ de Samir Khalaf est un questionnement sur la violence non assouvie qui semble prévaloir au Liban. Si, d’ordinaire, tout chaos conflictuel finit par aboutir à l’émergence d’un ordre et au rétablissement de la paix civile, il ne semble pas en être de même au Liban. Toute violence suscite un état de catharsis qui draine et jugule l’agressivité. Tel ne semble pas être le cas du Liban que l’auteur qualifie de « bateau à la dérive » voguant sur les flots au gré des courants et des vents sur lesquels la société libanaise ne semble avoir aucune prise. Et pourtant, en dépit de cette fragilité intrinsèque, le navire n’a pas encore sombré et les passagers n’ont pas l’air de s’inquiéter outre mesure du fait que la destination de la traversée demeure inconnue. Le lecteur ne peut s’empêcher de se demander si le Liban est un bateau à la dérive ou une autre version du tableau de Géricault Le radeau de la Méduse. Le ludisme infantile des Libanais, leur goût immodéré pour le spectacle, le faux-semblant, le kitsch ostentatoire, leur immaturité, n’en font pas pour autant des naufragés voguant sur un radeau de sauvetage. C’est sur cette lueur de souhait optimiste que Khalaf clôt son essai en citant Thomas Dumm dans Loneliness (2008) : « Ignorer sa prochaine étape ne signifie pas nécessairement être perdu. Cela signifie tout simplement qu’on ne s’est pas encore trouvé. »

Ainsi la tragédie de la violence libanaise, « interminable, déplacée et inutile » comme la qualifie l’auteur, ne serait qu’une étape dans un développement anthropologique en devenir. À cet égard, l’individu libanais demeure un enfant, un gamin qui ne pense qu’à jouer, que ce soit en temps de guerre où l’espace urbain lui-même est transformé en champ de bataille ou en période de non-guerre où le même espace devient une plaine de jeux, voire une cour de récréation. Mais comment cela est-il possible ? Khalaf répond en montrant que le rapport d’un tel enfant avec son environnement est, en quelque sorte, utérin. L’enfant ainsi décrit vit dans une matrice fantasmatique où il barbote à son aise, quitte à faire preuve de la plus extrême violence si un quiconque vient à lui contester le monopole exclusif de l’utérus de « maman ».

L’approche psychologique, voire psychanalytique, nous laisse perplexes quant au statut du père. C’est à se demander si l’espace géographique du Liban est lui-même vécu comme celui des entrailles de la même mère qui aurait, à travers les âges, été fécondée par des pères différents. Dans ce cas, les enfants sont autant de hordes distinctes qui, métaphore freudienne oblige, tuent les pères respectifs, s’approprient leurs puissances et passent leur temps en une violence mimétique que ne renierait pas un René Girard. Mais on peut aussi se demander si l’espace du Liban ne serait pas plutôt vécu comme celui d’un gynécée, le harem d’un sultan invisible ou lointain qui aurait fécondé le ventre de plusieurs concubines. Dans ce cas, les Libanais seraient des clans de demi-frères issus de mères différentes et qui se font la guerre pour profiter le plus des plaisirs fantasmatiques du gynécée. Quel est donc le statut civil de ces gamins ? Héros de la même mère mais fils de pères différents, ou fils d’un même père et héros de mères rivales ? Le Liban est-il, en définitive, une « patrie » ou plusieurs « matries » ? Tel serait le présupposé fondamental de la pensée de Samir Khalaf. L’agressivité intra-libanaise serait donc aussi nécessaire qu’inutile. Reflet d’une stagnation à un stade infantile et narcissique, elle n’a aucun objectif stratégique autre que le pouvoir au sein de la matrice utérine. L’ego des gamins turbulents que sont les Libanais ne fait donc qu’exprimer un « moi » incapable jusqu’à ce jour de s’envoler vers un « tu » et un « il » afin d’aboutir au havre de paix qu’est le « nous ». Il est à la dérive.

 
 
 
 
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