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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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John Le Carré : Les eaux mêlées de la littérature et de l’espionnage
À l’instar du M. Arkadin d’Orson Welles, David Cornwell, alias John Le Carré, envoie des détectives fouiller dans son passé et celui des siens. « Je suis un menteur, leur expliquai-je. Né dans le mensonge, éduqué dans le mensonge, formé au mensonge par un Service dont c’est la raison d’être, rompu au mensonge par mon métier d’écrivain. En tant qu’auteur de fiction, j’invente des versions de moi-même, jamais la vérité vraie, si tant est qu’elle existe. »

Par Farès Sassine
2017 - 01
 Ce texte figure dans l’un des derniers chapitres du livre Le Tunnel aux pigeons consacré à la vie de l’auteur, et où il nous a avertis d’emblée que sur certaines questions intimes, il ne veut jamais écrire. N’est-il pas donc légitime de se demander si le cours des événements rapportés est une longue mystification ou une opération d’exfiltration littéraire ?

Comment sortir du paradoxe du menteur ? Ce qui plaide pour l’opposé des aveux précédents pris dans leur globalité, c’est la distance mise entre l’écrivain et les événements, le regard critique et digne posé sur les hommes, l’humour dont il est fait preuve à l’égard de soi. C’est aussi et surtout la hauteur morale et politique à laquelle Le Carré ne cesse de s’élever dans ses récits et analyses et qui s’est manifestée, de plus en plus, dans ses romans. Des angles ont pu être arrondis ou exagérés, des ajouts et des manques figurer, une vision singulière parfois se donner libre cours, le témoignage n’en reste pas moins probe et probant. L’auteur a évidemment veillé à produire une œuvre attachante et celle-ci n’en a pas moins ses exigences. « L’espionnage et la littérature marchent de pair. Tous deux exigent un œil prompt à repérer le potentiel transgressif des hommes et les multiples routes qui mènent à la trahison. » En deçà des activités adultes, « la tromperie et l’esquive » sont déjà dans l’enfance comme « armes », en tout cas le furent dans la sienne. En filigrane de l’autobiographie, on trouve un art poétique ou l’inverse.

David Cornwell naît en 1931. À 25 ans, il fait partie du MI5, le service intérieur du renseignement britannique dont la principale activité est, au milieu des années 1950, d’espionner un parti communiste sur le déclin et d’en « cimenter » les membres par ses informateurs, écrit-il ironiquement. Il reconnaît avoir eu en les supérieurs du Five les plus exigeants et les plus pertinents des éditeurs avec en marge de ses rapports  : « redondant », « supprimer », « justifier », « sens ? »… En 1961, il passe au MI6 (renseignements extérieurs), où sont démasqués, l’année même, George Blake (des centaines d’agents trahis et d’opérations grillées avant leur lancement) puis peu après Kim Philby, espion russe depuis 1937, et ancien patron du contre-espionnage du Service. Nommé diplomate à Bonn, capitale de l’Allemagne fédérale et y passant trois ans à sillonner le pays tout entier, il est sévère pour les années Adenauer (1949-1963) qui ont laissé les survivants plus ou moins impliqués dans la politique hitlérienne dans les postes de l’administration et du renseignement, mais avoue que ses prédictions pour un virage plus à droite de la RFA ont été démentis. Les Allemands auront connu, en une même génération, le nazisme et le communisme. 

En 1963, son roman L’Espion qui venait du froid signé John Le Carré le propulse sur le devant de la scène. Il devient un « transfuge littéraire » sur les pas de Graham Greene qu’il admire et respecte et qui, dans ses « vaines » tentatives pour conjuguer communisme et catholicisme, fut toujours loyal à son ami Philby. Quand votre mission dans la vie est de gagner des traîtres à votre cause, vous ne pouvez vous plaindre quand votre ami a été recruté, affirme l’auteur. Les agences de renseignement devraient-elles se réjouir des déserteurs qui auraient été traîtres s’ils n’avaient pas écrit ? Pour Le Carré, la mission est de « sonder l’âme d’une nation » à travers ses services secrets. 

Le Service lui en voulut de décrire ses agents dans L’Espion comme des brutes, des assassins et des incompétents. Mais il s’en trouva un haut gradé pour qualifier l’opération mise en marche dans le roman « de la seule… d’agent double qui ait jamais marché ». Rendant visite au siège du renseignement en Bavière 10 ans après la réunification de l’Allemagne, Le Carré note que tous les services d’espionnage se créent une mythologie mais que les Britanniques demeurent champions en la matière. 

Le Tunnel aux pigeons est principalement tissé d’anecdotes suaves, bien choisies, ancrées dans leurs contextes, narrées avec humour et commentées avec bon sens, hauteur, sobriété et finesse. Elles jettent des lumières sur les divers milieux et les diverses personnalités fréquentés ou simplement croisés. Le diplomate, l’espion, l’écrivain, l’auteur porté au cinéma, l’enfant, le fils, le collégien produisent tous leurs souvenirs. Le Beyrouth du début des années 1980 a droit à 4 chapitres et l’on assiste à un nouvel an avec Arafat et à une nuit pittoresque à l’hôtel Commodore. Le « sublime et imprévisible » Richard Burton, le « vaillant et amer » Martin Ritt, Alec Guinness avec ses fines observations et « sa franche camaraderie », Stanley Kubrick et ses manies font l’objet d’esquisses judicieuses. Les personnes, institutions, agglomérations du vaste monde, là où le romancier a puisé ses héros et ses atmosphères, sont montrées. Parmi les anecdotes les plus amusantes, celle où le prestigieux auteur est invité par les grands de la politique pour impressionner et où il découvre qu’il n’est ni repéré ni connu ; celle aussi où le journaliste qui l’interroge ne l’a pas lu ou le considère comme un écrivain de second ordre, mais tient à son avis sur son premier tapuscrit. 

Les histoires ne sont pas relatées dans l’ordre chronologique, mais la narration révèle, par sa séduction, une maestria somptueuse. Le portrait du père, fictionnel dans Un Pur espion (1986), est gardé pour la fin. « Un escroc de haut vol doué du terrible don d’inspirer l’amour aux hommes comme aux femmes. » Là est peut-être la clé de la vie et de l’œuvre, s’il en est une.
 
 
EXTRAIT

«J’effectuai plusieurs voy-ages à Beyrouth et au Sud-Liban cette année-là, en partie pour mon roman, en partie pour le film de triste mémoire qui en fut tiré. Dans mon souvenir, ils forment une unique chaîne interrompue d’expériences surréalistes. Pour les pleutres, Beyrouth fournissait de la peur vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qu’on soit en train de dîner sur la Corniche au son de la mitraille ou d’écouter attentivement un adolescent palestinien dont la kalachnikov est braquée sur votre tête vous expliquer qu’il rêve d’entrer à l’université de La Havane pour étudier les relations internationales, et pourriez-vous lui donner un coup de main ? »


 
 
John Le Carré à Beyrouth en 1983, photographié
« L’espionnage et la littérature marchent de pair. Tous deux exigent un œil prompt à repérer le potentiel transgressif des hommes et les multiples routes qui mènent à la trahison. »
 
2017-08 / NUMÉRO 134