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2018-08 / NUMÉRO 146   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Philip Roth, entre rires et tristesse
Quand on a rencontré Philip Roth souvent, depuis 1992, on a vraiment du mal à croire qu’on n’entendra plus son rire. Un rire énorme. Il fusait quand on lui disait que ne plus écrire – depuis Nemesis en 2010 – allait le rendre malade. Si l’on insistait en avouant qu’on était triste de ne plus avoir à attendre un nouveau livre, on était taxée, gentiment, de « trop romantique ».

Par Josyane Savigneau
2018 - 06
Lui qui voulait que j’écrive à l’avance sa nécrologie, que je la fasse traduire et que je la lui fasse lire, s’amuserait bien des hommages qui lui sont rendus en France depuis sa mort, le 23 mai à 4h24, heure de Paris – donc encore le 22 à New York. On célèbre un « géant » de la littérature mondiale, « un ascète qui ne vivait que pour son art »… On oublie le dragueur impénitent qu’il a été. On néglige ses livres hilarants, comme Le Sein (The Breast, 1972), et on met en valeur les plus sombres, comme Un Homme (Everyman, 2006).

Un jour que je lui citais un article d’un journal britannique le présentant comme « l’observateur ascétique de l’Amérique de la seconde moitié du XXe siècle », il s’est écrié : « Ascétique, ascétique, comme un moine ? C’est une blague ! » Oublions ascétique, et relevons qu’il est l’un de ceux qui ont le mieux analysé la société américaine contemporaine. Les effets de la guerre du Vietnam, à laquelle il a toujours dit son opposition – Pastorale américaine (American Pastoral, 1997) ; le maccarthysme – J’ai épousé un communiste (I Married a Communist, 1998) ; l’affaire Monica Lewinsky, la fin de l’ère Clinton et l’invasion du politiquement correct – La Tache (The Humain Stain, 2000).

Il a aussi inventé une uchronie, Le Complot contre l’Amérique (The Plot Against America, 2004) pour écrire un grand roman sur la peur. Il a imaginé que Lindbergh, grand aviateur mais antisémite terrible, avait été élu président des États-Unis. Il a ainsi pu mettre en scène une famille – la sienne – aux prises avec le rejet, les menaces. Cela lui permettait d’essayer de mieux comprendre ce qui était arrivé aux juifs d’Europe. Car une question l’a toujours hanté : « Qu’est-ce qu’être un juif américain, né en Amérique, donc n’ayant pas connu la Shoah ? »

Il refusait d’être étiqueté « écrivain juif américain ». Il a même écrit un texte sous le titre « Écrivain américain tout court ». « Je suis totalement américain, disait-il. Certes, j’ai passé mon enfance et mon adolescence à Weequahic, le quartier juif de Newark dans le New jersey, où je suis né. Mais mes parents, comme ceux de mes amis, voulaient l’intégration. On ne parlait que l’anglais. Donc j’écris en anglais, je suis un écrivain américain qui s’intéresse à la question juive. »

Difficile de nier que les juifs ont été « son » sujet. Son premier livre, Goodbye Columbus (1959), un recueil de nouvelles, a reçu le National Book Award, ce qui est très rare pour un débutant, mais a enflammé la communauté juive. On n’aimait pas la manière dont il parlait des juifs. Juif, il était, mais mauvais juif, voire antisémite. Ça ne l’a pas empêché de récidiver dix ans et quelques livres plus tard avec le roman qui lui a valu un succès mondial, mais succès de scandale, Portnoy et son complexe (Portnoy’s Complaint, 1969). Dans le premier volume de ses œuvres dans la « Pléiade » Gallimard (2017), le titre est devenu La Plainte de Portnoy, ce qui est dommage car l’emploi du mot « complexe » disait d’emblée qu’il était question de psychanalyse. De quoi s’agit-il ? Un jeune juif, originaire de Newark, est en analyse, notamment pour pouvoir raconter le masturbateur frénétique qu’il est. Or un bon juif ne se masturbe pas. Décidément ce Roth demeurait un type impossible, infréquentable. En outre, dans le roman, un personnage veut se marier avec une « Sikse », une non-juive.

Scandale ou pas, la machine Roth était lancée et rien ne pourrait l’arrêter. Et avec ce livre, il avait affirmé qu’un écrivain peut tout dire. Roth c’est un style limpide, direct, énergique, qui va droit au but, toujours. Un écrivain qui aborde et affronte la question sexuelle comme personne, de Portnoy au Rabaissement (The Humbling, 2009) en passant par La Bête qui meurt (The Dying animal, 2001) et Exit le fantôme (Exit Ghost, 2007). Cela a sans doute aggravé la réputation – infondée – de misogynie qui le poursuit depuis Ma Vie d’homme (My Life as a Man, 1974) récit d’un mariage désastreux. Quand je lui ai rappelé cela au moment de la sortie de la « Pléiade » où ce roman figure, il a simplement dit : « En quoi montrer qu’on déteste une femme détestable est-il la preuve qu’on déteste toutes les femmes ? » En effet.

Ce qui me fascine le plus chez lui est son invention de doubles de fiction. Le plus emblématique est à coup sûr Nathan Zuckerman, écrivain qui a écrit un succès de scandale, Carnovsky – héros de plusieurs romans, dont ceux réunis dans Zuckerman enchaîné (Zuckerman Bound, 1987). Dans La Contrevie (Counterlife, 1986), Nathan a un frère, Henry. C’est un chef-d’œuvre qu’on peut lire et relire car on n’est jamais certain d’avoir trouvé la solution du récit. Qui est mort ? Nathan Zuckerman ou Henry ? Sans doute pas Nathan, car il est dans d’autres romans postérieurs, mais plus comme personnage principal. Dans La Tache, il est celui auquel le héros, Coleman Silk, demande de raconter son histoire.

Ce thème du double, Roth l'a poussé à l’extrême dans un roman magnifique, Opération Shylock (1993) où le double s’appelle Philip Roth. Il est en Israël et prêche « le diasporisme » – il recommande aux juifs d’abandonner ce petit pays pour revenir en Europe. Roth, le vrai, décide de se rendre en Israël pour le combattre, pour lui prouver que la littérature est la plus forte, qu’on peut « imposer sa fiction à l’expérience ». Mais Opération Shylock est plus que cela. C’est un roman multiple, pluriel, un labyrinthe où on ne se perd jamais, aussi une histoire d’espionnage, une évocation historique – le procès Demjanjuk –, une réflexion sur l’identité et la judéité. Du très grand Roth, comme le livre suivant Le Théâtre de Sabbath (Sabbath’s Theater, 1995), pour lui le plus abouti, et celui dans lequel il s’était senti le plus libre. Il ne pourra plus le commenter, mais puisqu’il l’a fait, laissons-lui, pour finir, la parole : « J’aime beaucoup ce livre. Il montre une grande énergie, une force comique, une misanthropie. C’est un récit dans lequel la mort rôde – il y a la tristesse immense de Mickey Sabbath à propos de la mort des autres, et une grande gaieté à propos de la sienne. C’est un livre qui bouillonne de joie et qui bouillonne de désespoir. Beaucoup de rires, beaucoup de tristesse. Oui, c’est un de mes préférés. Peut-être bien celui que je préfère. »


 
 
D.R.
 
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