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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Vénus Khoury-Ghata raconte le bruit de l’eau
Préservant les terres fabuleuses de l’enfance, Vénus Khoury-Ghata parle d’écriture et de persévérance. Sa soif de mots, à l’écoute des murmures insaisissables, continue de renouveler les voies d’un univers reconnaissable entre tous.

Par Ritta Baddoura
2018 - 11


Écrivant à un rythme soutenu, impliquée dans divers jurys de littérature, souvent en déplacement pour des lectures et des signatures, accueillant amis de la littérature et des arts chez elle pour des moments de partage, toujours à l’affut de découvertes poétiques et soutenant l’écriture de femmes poètes notamment par le Prix qui porte son nom, Vénus Khoury-Ghata surprend et inspire par la singularité avec laquelle elle cultive son talent. À presque 81 ans, elle met encore son incroyable énergie et sa force de vie au service des mots.

En avril dernier, paraissait le recueil de poésie Gens de l’eau qui avait touché par son chant L’Orient Littéraire. Exilés loin de ceux des lieux et des alphabets usuels, restés quelque part dans le relief millénaire de la montagne, brûlés par un infini été dont la sécheresse survit à l’hiver le plus rude, les gens de l’eau « lisent l’intérieur des pierres ». Migration des temporalités, tout est liquide et s’écoule : souvenirs, envies, violences, amours, maisons au bord des larmes. Un refuge demeure, tour à tour maternel ou érotique.

Les gens de l’eau sont en définitive les femmes des gens de l’eau. Elles ont la solidité brute du roc et la patience de celles s’attelant aux tâches domestiques, aux mystères des saisons, aux cycles menstruels, aux aventures des animaux, aux détresses des enfants. Revient l’image de celle qui « creuse l’eau avec son bâton ». 

L’Orient Littéraire s’est entretenu avec la romancière et poète à l’occasion de sa venue, après quatre ans d’absence, à ce Salon du Livre de Beyrouth. 

Votre roman Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga paraîtra en janvier 2019. Quel a été votre relation à Marina ?
De toutes les poètes, Marina Tsvétaïéva est la plus proche de moi car assoiffée d’amour. On a toutes les deux connu la misère, la perte, le rejet. Mon enfance et ma jeunesse au Liban sont marquées par les épreuves. Ce n’était pas non plus simple au début pour moi quand je suis arrivée en France. J’ai dû longtemps me battre contre les préjugés et persister dans la littérature. J’ai suivi Marina, lui ai obéi de bout en bout et suis sortie vidée de ce livre. 

Votre relation à vos personnages relève de l’intime.
Quand j’écris, je deviens mes personnages. Je ressens leur faim, leur douleur. Je vis intensément avec eux jusqu’à ce qu’ils deviennent des familiers. Ils me tapent sur la main pour ajouter une phrase, me réveillent la nuit pour en enlever une autre, qu’importe qu’elle soit très belle, pourvu qu’elle soit vraie. Il faut que mes personnages soient contents de moi. 

Parlez-nous justement de votre expérience du temps d’écriture.
Je ne supporte pas les limites, j’ai besoin de liberté totale en dehors de toutes les servitudes et les responsabilités. Je vis aujourd’hui seule, mais n’ai jamais vécu seule auparavant. Ma relation au temps est d’autant plus décuplée. Le roman sur Tsvétaïéva aurait dû prendre un an de travail, je l’ai écrit en quatre mois à peine. Quand ma santé m’empêche d’écrire, cela me fait très mal. Je sens que j’ai un corps quand je cesse d’écrire. C’est moche la vieillesse et je me bats contre moi-même. Je veux continuer à travailler jusqu’au dernier moment.

Dites-nous-en encore sur écriture et solitude.
Plein d’écrivains adorent la solitude. Pas moi. J’attends toujours que quelqu’un vienne chez moi. Quand je dors à présent, j’ai peur de mourir dans mon sommeil et qu’on mette du temps à s’en rendre compte. Je me lève encore avec des idées d’écriture. L’écriture est solitude sublimée. C’est une passion qui tue toutes les autres passions. Il faut être entièrement à elle. Mais le fin mot reste la solitude. 

Passion, solitude, écriture sont toujours aux confins de la mort…
Pour moi, la mort a toujours été là. Je suis de Bcharré, un village où les tombes sont importantes. On passait l’été dans l’odeur de la glu dans la maison de mon oncle qui fabriquait des cercueils. Il y avait toujours quelqu’un qui mourrait, c’était normal pour nous les enfants. Après le dîner, tout le village faisait la promenade, du Bcharré d’en haut au Bcharré d’en bas. Le point final de cette promenade était le cimetière. Et il y avait une cascade. Les adultes nous avaient raconté que les morts se cachaient dans la cascade et que le bruit de l’eau était leur voix.

Que diriez-vous aux jeunes poètes d’aujourd’hui ?
Croyez en ce que vous faîtes, n’affrontez pas la page comme un toréador mais entrez-y avec beaucoup de modestie. On n’éblouit pas avec des performances sublimes mais avec simplicité et candeur. 



BIBLIOGRAPHIE

Gens de l’eau de Vénus Khoury-Ghata, Mercure de France, 2018, 128 p.

Vénus Khoury-Ghata au Salon :
Rencontre animée par Charif Majdalani, le 9 novembre à 19h (Agora)/ Signature à 20h (Le Point)/ Nuit de la poésie, le 10 novembre à 19h (salle 1- Antoine Sfeir)/ Signature à 20h (Le Point).
 
 
D.R.
« J’écris pour devancer la nuit/ devancer la pluie qui rétrécit les pages »
 
2018-11 / NUMÉRO 149