FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
General
Jean Echenoz, le polar travaillé comme un mets délicat
Une comédie policière autant qu’un thriller politique, pastiche raffiné autant que roman d’une folle élégance, Vie de Gérard Fulmard est la dernière livraison de Jean Echenoz aux éditions de Minuit, maison à laquelle l’auteur de Je m’en vais, prix Goncourt 1999, est fidèle depuis presque 40 ans. Une belle gourmandise.

Par Denis Gombert
2020 - 01
Nouvel opus bâti dans la lignée de L’Équipée malaise (1986) ou des Grandes Blondes (1995), cette Vie de Gérard Fulmard renoue avec la veine « policière » d’Echenoz qui, en maître ès styles, s’amuse des codes du roman noir pour mieux les détourner. On trouvera donc ici et sans faille un suspense savamment ménagé, des intrigues à tiroirs et quelques rebondissements inattendus. Mais comme nous sommes chez Echenoz et que nous sommes chez Minuit, ces polars prennent une toute autre allure, à la fois savoureuse et racée, et comme rehaussée par une plume malicieuse qui prend constamment le lecteur à témoin, chargé lui aussi de mener l’enquête.

D’abord l’histoire. Présentons Gérard Fulmard. Un mètre 68, 89 kg, quadra en déroute, c’est-à-dire au chômage, Fulmard est un ancien steward qui a été licencié pour faute professionnelle. Depuis ce jour, domicilié, voire reclus, rue Erlanger dans le XVIIe arrondissement de Paris, il vit seul. L’homme prend du poids, se laisse aller. Un jour, afin d’occuper ses journées et pour tenter de s’extraire du marasme dans lequel il est englué, Gérard Fulmard a l’idée saugrenue de monter sa propre agence de détective privé. Depuis l’enfance, la fascination pour ce métier et les enseignes lumineuses « en néon vert menthe » de l’agence Duluc sise rue du Louvre le font rêver et lui font croire, à tort, qu’il s’agit d’un métier facile et sans danger. Ne doutant de rien, Fulmard dépose une annonce dans un journal gratuit, aménage son appartement en bureau et pose sa plaque sur sa porte. « Quand à la décoration murale, j’ai choisi la sobriété : derrière moi s’affiche un diplôme d’ingénieur-conseil encadré, trouvé chez Emmaüs sur quoi j’ai gratté le nom d’un certain Folquet Francois pour y substituer celui de Gérard Fulmard, rien d’autre. » Le voici officiellement détective, au sens large du terme, établi à son propre compte pour « le Cabinet Fulmard Assistance, Renseignements & Recherches, Litiges & Recouvrements, Promptitude & Discrétion ». 

Les jours passent et le téléphone ne sonne pas. Jusqu’au moment où une vraie affaire se présente en la personne d’un certain La Mothe Malraux qui prétend avoir perdu sa femme, Roberta. Voici Fulmard en mission, novice inhabile mais plein de bonne volonté, prêt à retrouver Roberta disparue. Mais sans le savoir, le malheureux Fulmard, le naïf Fulmard, vient de mettre le doigt dans les rouages d’une machination infernale, dont il deviendra, anti-héros hitchcockien qu’il est, la figure-même de l’innocent coupable.

Dans Vie de grand Fulmard, Echenoz déplace les pièces d’un puzzle baroque où l’on trouve, pêle-mêle un député centriste au moral en berne, une secrétaire du même parti qui organise son propre enlèvement pour faire parler d’elle, la fille d’icelle, un peu trop belle, un peu trop fatale, qui nage nue dans les piscines et met littéralement tous les hommes à ses pieds, un médecin très louche, deux ou trois ambitieux, des gardes du corps chinois spécialistes du jeu de go, une fausse avocate reconvertie dans la fausse com’ politique, et d’autres encore. Au milieu de ce mezze, de coups foireux en chausse-trappes politiques, muni d’un pistolet, « un petit objet noir et compact avec les mots EKOL & VOLTRAN Tuna gravés le nom du canon », Fulmard va se retrouver à devoir exécuter une mission plutôt désagréable… 

En jouant des effets de profondeur ou de petites focales, Echenoz, même s’il affecte un ton léger, n’a de cesse de donner de l’épaisseur à son récit. En dirigeant ses personnages avec maestria sur la scène d’un théâtre cruel – car au fond son roman est une tragédie très shakespearienne sur la vengeance en politique –, il ravit le lecteur qui découvre les sous-bassements (ou plutôt les bassesses) des jeux de pouvoir. Enfin, en s’adressant au lecteur comme à un compère « voilà donc qu’après le coup de l’arme à feu, figure imposée dans ce genre d’histoire, voici qu’on va nous faire le coup de l’exotisme », il crée cette distanciation amusée qui fait sa marque de fabrique. 

Dans les arcanes du roman noir, Echenoz se balade comme en villégiature. De Dashiell Hammett (pour tous les clichés sur l’univers du détective) à John Grisham (pour la complexité des intrigues en eaux troubles), en passant par Alfred Hitchcock déjà cité, l’auteur bouscule les codes du genre pour générer sa propre œuvre. À partir du roman noir qui baigne dans sa sauce américaine, Echenoz précipite une émulsion nouvelle : le polar à beau style, spécialité française. De la grande cuisine pour lecteur fin gourmet.


 
 
Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz, éditions de Minuit, 2019, 240 p.

 
 
 
D.R.
 
2020-01 / NUMÉRO 163