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Rencontre
Michel Onfray : « Ni rire ni pleurer, mais comprendre »


Par Georgia Makhlouf
2015 - 05

De Michel Onfray, on parle beaucoup dans les médias français ; mais le lit-on vraiment ? Et ne préfère t-on pas souvent ce qui fait le « buzz » à ce qui nécessite du temps et de la réflexion ? Le philosophe est un boulimique du travail, un drogué de la plume, qui produit jusqu’à six livres par an. Son imposante bibliographie en dit long sur ce qui le tient en éveil depuis des années et en creux, on devine un peu de sa biographie, souvent douloureuse et qui l’a fait côtoyer la rudesse de la vie et la déchirure de la mort à maintes reprises. L’empêcheur de penser en rond qui a créé en 2002 l’Université Populaire à Caen pour faire un pied de nez au parisianisme, a démarré la même année sa Contre-histoire de la philosophie. Il vient de publier Cosmos, premier volume d’une trilogie intitulée Brève encyclopédie du monde et qui propose de tendre vers une sagesse sans morale en harmonie avec la nature. Il a également publié Le réel n'a pas eu lieu, regard critique sur le Don Quichotte de Cervantès et premier volume de sa contre-histoire de la littérature, un recueil de haïkus Avant le silence. 

Vous dites: « J’apprends plus en observant le monde que dans les livres », « Un philosophe est quelqu’un qui sort des bibliothèques » ou encore « La philosophie nous invite à laisser tomber les livres pour regarder le monde. » N’est-ce pas paradoxal de la part d’un philosophe qui publie autant d’ouvrages ?

 


C’est parce que j’ai beaucoup lu que je peux dire cela des livres ! C’est aussi parce que j’ai beaucoup écrit… Je n’invite pas à ne plus lire, à mépriser les livres, à ne plus publier, mais à faire des choix et à ne sélectionner que les livres qui nous ramènent au monde, pas ceux qui nous en éloignent. Je propose également d’écrire non pas des livres idéalistes et conceptuels qui nous éloignent du monde, mais des livres hédonistes, sensuels et voluptueux qui nous y conduisent, nous y ramènent et nous permettent de mieux le comprendre. Je ne serais pas très crédible si j’écrivais des livres pour dire qu’il ne faut pas lire… Il faut juste en finir avec une littérature qui fait écran et s’interpose entre nous et le monde pour célébrer et produire une littérature qui nous lie au monde.

À propos de Cosmos, vous dites qu’il est votre premier livre alors que vous en avez publié plus de 70. Que voulez-vous donc dire ? 


Qu’après avoir commencé ce livre là, j’ai su qu’il rendrait caduque tous mes autres livres ou du moins que mes autres livres apparaitraient pour ce qu’ils étaient : une préparation à ce livre-là. Je ne nie pas ce que j’ai publié depuis 1989, je ne renie pas non plus ce que j’y disais, mais ce qui advenait sous ma plume alors que j’écrivais et que je composais Cosmos était possible parce que j’avais précédemment écrit ce que j’avais écrit. Un peu comme quand, chez un artisan, on passe du stade de l’apprenti à celui de maître. Il m’a fallu un quart de siècle d’apprentissage pour commencer à pouvoir dire que je crois savoir ce qu’il faut faire et comment il faut le faire. N’oublions pas non plus que je dis ceci du premier livre d’une trilogie et qu’avec Décadence puis Sagesse je m’engage dans ce que j’ai nommé ironiquement une Brève encyclopédie du monde. Ironiquement parce qu’une encyclopédie ne saurait être brève et que cette brièveté fera tout de même 1500 pages ! Ce triptyque constituera une philosophie de la nature, une philosophie de l’histoire, une philosophie pratique. 

Ce livre serait une sorte d’hommage à votre père qui vous a appris, dites-vous, des choses essentielles telles que les étoiles, le temps, l’espace. Comment s’est fait cet apprentissage, et est-ce quelque chose dont vous venez de prendre conscience ou qui vous a toujours accompagné ? 


Cela m’a toujours accompagné, mais je viens d’en prendre conscience… Cosmos s’ouvre avec la mort de mon père. Cette mort fut un héritage, non pas de biens matériels, mon père était pauvre, mais de biens spirituels. Au moment même où il mourrait entre mes bras, sous le ciel, dehors, dans la nuit, cette force qui le quittait m’a semblé entrer en moi comme un legs. Il m’a fallu savoir ce qu’était cet héritage, faire un état des lieux : ce livre c’est l’état des lieux de ce dont j’hérite. À savoir un équilibre, une force, une paix, un calme, une détermination qui étaient propres à mon père. J’étais déjà pétri par ce que mon père m’avait transmis par l’exemple de sa vie, mais j’ai mis des mots sur cela afin que cela soit clair pour moi et surtout utile à mes lecteurs. 

Vous regrettez que l’école de la république ne prenne plus en charge un type d’apprentissage qu’on désignait autrefois par « leçon de choses ». Récusez-vous les critiques qu’on lui adresse, à savoir qu’elle ne réussit à former qu’une élite, d’où la nécessité de la réformer ?


Je suis un disciple de Bourdieu sur ce sujet : sociologiquement, l’école produit majoritairement les élites sociales. Lui qui était fils de pauvre et qui est parvenu jusqu’au Collège de France était mieux à même que quiconque de savoir de quoi il en retournait. Une infime minorité, dont il faisait partie et dont je fais aussi partie, échappe aux mailles du filet, car le mérite républicain permet à quelques électrons libres de s’en sortir, ce qui justifie la machine reproductrice dans sa totalité. Les choses se sont terriblement aggravées depuis ses analyses. La paupérisation s’est considérablement accrue depuis le ralliement des socialistes au libéralisme en 1983. Les pauvres sont de plus en plus nombreux et de plus en plus pauvres, les riches de moins en moins nombreux et de plus en plus riches : ce constat fonctionne pour l’argent, le capital financier, mais aussi pour le capital culturel. L’école produit actuellement un grand nombre d’illettrés et d’incultes et une poignée de muscadins complices des pouvoirs en place.

Vous dites que l’oubli du cosmos serait un des signes du nihilisme contemporain. Votre souhait serait que votre livre incite à prendre sa place dans le monde à retrouver la conscience du cosmos. Que voulez-vous dire précisément ? 


Savoir que nous sommes dans la nature, que nous sommes dans le cosmos, nous fait prendre conscience que nous ne sommes pas des monades isolées, des atomes autistes, des individualités souveraines, des egos solitaires, mais des fragments d’un grand tout qui a ses règles et ses lois, notamment l’inscription dans le temps. Avec la télévision et la radio, puis les écrans connectés, le XXe siècle a produit une virtualité qu’elle nous fait prendre pour la réalité. Le temps est aboli au profit d’un éternel présent sans relation avec le passé ou avec l’avenir : solliciter le passé, c’est être réactionnaire, conservateur, de droite, donc fascistoïde ; envisager l’avenir, c’est être utopiste, rêveur, iréniste. Enfermé en soi, contraint à ne vivre que dans l’instant, on ne peut guère vivre autre chose que le nihilisme qui définit l’absence de points de repères, de boussole, de sens. Chacun vit dans la camisole d’un présent faible, sans autre relation avec autrui qu’utilitariste et intéressée, sans contact avec une autre réalité que lui-même. Comment dès lors une vie digne de ce nom pourrait-elle être possible ? 

Vous lisez le Don Quichotte de Cervantès comme une critique chrétienne du christianisme. Qu’est-ce que Cervantès critique dans le christianisme, alors qu’il est lui-même attaché à cette religion ? 


La Bible fait partie de ces livres qui s’interposent entre nous et le monde pour nous dire que la vérité n’est pas dans le monde, mais dans le livre qui dit le monde. C’est la même chose avec le Talmud et le Coran. Rappelons pour mémoire que la Bible signifie le livre… Quand un livre est le livre, il n’y a pas ou plus besoin d’autres livres. Ou alors, on ne justifie que les livres qui disent à longueur de pages que le seul livre est le livre, et ce sont alors des livres de glose – sous lesquels nous croulons. Cervantès est chrétien, mais ne croit pas que la vérité du christianisme soit dans le livre qui dit le christianisme, mais dans la vie de Jésus qu’il faut imiter. Don Quichotte fait des livres de chevalerie, une variation sur le thème chrétien, des obstacles à la vraie vie, à la vie réelle. À voir des chevaliers et des princes charmants, des princesses et des duels d’honneur partout, on ne voit plus ce qui est véritablement. Sancho Pança, l’homme du bon sens populaire, voit des moulins inoffensifs, ce qui est, mais Don Quichotte, le cerveau rendu malade par la littérature chevaleresque, voit quant à lui des chevaliers menaçants, ce qui devrait être selon son idéologie. Dès lors, pour lui, le réel n’a pas eu lieu. Les intellectuels sont presque tous des descendants de Don Quichotte car ils croient moins le réel que les livres qui disent le réel. J’aspire à la sagesse de Sancho qui veut savoir ce qui est vraiment pour agir réellement sur le réel. 

Mais comment Don Quichotte s’est-il construit sa vérité ? 


On se construit rarement sa vérité par soi-même. La plupart du temps on acquiesce à celle que nous proposent ceux qui ont de l’autorité : les parents, les adultes, les instituteurs, les professeurs, les gens de média. L’éducation, qu’elle soit parentale ou nationale, construit les êtres pendant une vingtaine d’années en enseignant non pas à parvenir à la vérité par ses propres moyens, mais en dispensant la vérité révélée par ceux dont personne ne doute qu’ils savent puisqu’ils s’autorisent de leur statut. Dans l’éducation nationale, pour enseigner, on doit obtenir un CAPES ou une agrégation. Dans le premier cas, c’est un certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement secondaire qui permet de se dire certifié, dans le second, il s’agit d’un concours qui permet d’être agrégé, autrement dit adoubé par un tiers ou collé comme des moules sur un rocher. L’école n’apprend pas à penser par soi-même, mais ce qu’il faut penser pour être certifié et agrégé, autrement dit accepté par ceux qui ont été acceptés. Elle certifie et elle agrège.


Ce principe de la « contre-histoire », est-ce le projet fondamental de votre vie, le sens profond de votre œuvre ? Déboulonner les idoles, est-ce jouissif ? 


Je n’ai pas de jouissance à déboulonner des idoles car ce n’est pas mon objectif. C’est celui des journalistes qui sont moins soucieux, dans les treize années de ma contre-histoire, de ce qui fait leur buzz ( Freud par exemple) que de ce qui ne fait pas leur buzz ( le fait qu’il n’existe pas de philosophes présocratiques – car c’est une construction platonicienne pour faire commencer la philosophie à Platon – ou que Montaigne n’ait pas écrit les Essais, il les a dictés, ce qui change l’économie du livre et de la pensée, ou d’autres choses révélées dans ma contre-histoire). Mais on m’invite sur les plateaux de télévision quand il s’agit de Freud, pas quand il s’agit de Démocrite ou de Montaigne. J’ai publié plus d’une vingtaine de livres aux éditions Galilée qui sont des monographies d’artistes contemporains, des proses poétiques, des pièces de théâtre, un recueil de haïkus, des chroniques sur l’actualité, un éloge de Bourdieu, personne n’en a jamais parlé. En revanche quand je fais un livre de 500 pages pour Camus, les journalistes en font un livre contre Sartre et l’on ne m’interroge que sous cet angle. Je suis moins un philosophe en guerre ou en colère qu’un philosophe qui cherche la vérité. Mais la guerre et la colère font le spectacle médiatique, pas la recherche de la vérité. De même je n’ai pas le souci de la « revanche », mais de la vérité et de la justice, de la justesse. 

Vous affirmez que l’Europe est morte, que « notre civilisation a fait son temps », que c’est bientôt la fin de l’Occident. À quoi le voyez-vous ? 


La vie confinée au présent nous empêche de prendre de la hauteur, ce qui est nécessaire quand on fait de la philosophie de l’histoire. Chacun souscrit à la phrase de Valéry : « Nous autres civilisations, nous savons que nous sommes mortelles. » On en fait même des sujets de bac, mais on est incapable d’en tirer les conclusions pour ce qui nous concerne. L’Europe est une civilisation judéo-chrétienne qui nait avec Constantin au début du IVe siècle. Cette civilisation a donc 1500 ans : qui peut croire qu’elle est immortelle ? Ce serait le seul cas depuis le début de l’humanité ! Mais nous ne voulons pas voir que cette civilisation, parce que c’est la nôtre, est mortelle et qu’elle se meurt. Une civilisation est vivante tant qu’elle produit et construit. Jadis c’étaient des abbayes et des cathédrales – regardez la carte des abbayes cisterciennes construites au XIIe siècle. Or, que produit notre civilisation, que construit-elle ? Du cinéma sans images, de la peinture sans peinture, des romans sans intrigues et sans personnages, de la poésie sans mots, de la philosophie sans sens, de la politique sans histoire, de la musique sans son, des expositions sans objets – voyez respectivement Debord, Malevitch, Robbe-Grillet, Isou, Derrida, Hollande, Cage. Nous construisons des supermarchés dans lesquels les familles vont en procession consumériste le samedi, mais plus une seule cathédrale. La Sagrada Familia de Barcelone n’en finit pas de ne pas finir alors qu’on fait sortir de terre un môle en trois mois… Je regarde les choses sans les regretter ou le déplorer. Je ne suis pas un décliniste. Ni un conserveur ni un réactionnaire : je ne veux rien restaurer du passé sous prétexte que c’était mieux avant. C’est ainsi. Fatum, destin, marche des civilisations ! « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre », pour le dire dans les mots de Spinoza.

Vous vous élevez contre les affirmations qui présentent l’islam comme religion de tolérance et de paix. Vous affirmez au contraire que le Coran est un texte belliqueux qui contient des incitations à la violence (contre les juifs, les homosexuels, les adeptes d’une autre religion). Or des millions de musulmans affirment que la religion qu’ils pratiquent est une religion de paix, les autorités religieuses de plusieurs pays et des imams nombreux condamnent ces violences. Est-ce à dire qu’ils sont en rupture avec le texte ? Qu’ils ne connaissent pas leur religion ? 


Il y a dans le Coran ce qui permet l’antisémitisme, la guerre, l’homophobie, la misogynie, la phallocratie. Les sourates sont nombreuses, j’ai lu le Coran la plume à la main, je sais de quoi je parle. Il y a aussi dans le Coran ce qui permet le contraire et autorise une religion de paix, de tolérance et d’amour. Ce livre contient des messages hétérogènes, contradictoires. Dès lors, le Coran est moins responsable en soi que ceux qui vont effectuer les prélèvements qui permettront la guerre ou la paix, la haine ou l’amour. Il en va de même avec le Nouveau Testament qui contient des textes contradictoires : un Jésus qui tend l’autre joue et pardonne les offenses ou un Jésus qui chasse violemment les marchands du temple avec un fouet – celui dont Hitler fait l’éloge dans Mon combat... Des imams pourront donc condamner les violences au nom du Coran, et ils auront raison, mais d’autres les légitimeront au nom du Coran, et ils auront raison aussi. Quant à ne pas connaitre sa religion, c’est souvent, hélas, le cas de ceux qui n’ont jamais véritablement lu les textes sacrés de leur religion, mais se contentent du catéchisme qu’on leur a appris. Lire le Talmud, la Bible et le Coran n’est hélas pas à la portée du premier lecteur venu. Ce sont des textes longs et ardus, difficiles à comprendre, susceptibles d’interprétations et de lectures contradictoires. 

Vous affirmez aussi qu’il existe comme un interdit de penser l’islam aujourd’hui. Pourtant nombre de chercheurs, musulmans ou pas, y consacrent leur énergie et publient des travaux, souvent peu médiatisés d’ailleurs.


Je ne nie pas que, sur la planète, il y ait des exégètes musulmans et qu’ils font probablement un très bon travail. Je n’ai pas la prétention de connaître tout ce qui se fait sur le sujet dans tous les pays et dans toutes les langues. Mais je parle de la France où l’inculture est grande en la matière sans qu’on ne s’interdise pour autant d’avoir un avis. Ainsi, sur un plateau de télévision sur lequel j’étais, Alain Juppé, ancien premier ministre, ancien ministre des affaires étrangères, actuel candidat aux élections présidentielles, a pu dire d’une part que l’islam était compatible avec la République, d’autre part, qu’il n’avait jamais lu le Coran qu’il trouvait d’ailleurs « illisible »… Comment peut-on avoir un avis sur l’islam sans avoir lu le Coran, sinon parce qu’on n’a pas pensé l’islam mais qu’on s’est contenté des lieux communs sur le sujet. 

Vous opposez gauche et droite sur les questions d’éthique de conviction et d’éthique de responsabilité. Pouvez-vous vous en expliquer davantage ? 


La droite et la gauche sont elles-mêmes traversées par deux courants : un courant libéral et un courant antilibéral. De sorte que vous avez une gauche libérale (aile droite du Parti socialiste, celle qui est au pouvoir depuis 1983) une gauche antilibérale (aile gauche du Parti socialiste, Parti de gauche, Front de gauche, Parti communiste français, Nouveau Parti anticapitaliste, Lutte ouvrière). Vous avez également une droite libérale (UMP, UDI) et une droite antilibérale (aile gauche de l’UMP, les souverainistes de Debout la République et le Front national). De sorte que l’UMP et le PS partagent de nombreuses valeurs (l’euro, l’Europe de Maastricht, le marché qui fait la loi, l’Atlantisme). De même le Front de gauche de Mélenchon et le Front national de Marine Le Pen (refus de l’Europe libérale, défense des services publics et de l’État fort, souverainisme, critique du capitalisme libéral, refus de l’Atlantisme). Dès lors, Sarkozy et Hollande sont plus proches sur l’économie, les finances, la gouvernance, la politique étrangère que Sarkozy et Marine Le Pen (qui sont tous les deux de droite) ou Hollande et Mélenchon (qui sont tous les deux de gauche). Qui est où ? Voilà la question ! Pour se démarquer de l’UMP au pouvoir, le PS au pouvoir met en avant des sujets clivants pour montrer sa différence – PACS, mariage homosexuel, théorie du genre, gestation pour autrui, euthanasie. Dans cette configuration éclatée, certaines déclarations lues à l’aveugle de Marine Le Pen semblent de Mélenchon (éloge de Poutine par exemple, critique des interventions militaires en Syrie, défense du travailleurs écrasés par la bureaucratie européenne…), ou celles des Sarkozy paraissent celles de Hollande (défense du Traité européen, mépris des résultats du référendum de 2005, bombardements de la Lybie ou du Mali). Il faut avoir renoncé à son intelligence et rentrer dans un parti comme on entre en religion pour souscrire à tout d’un parti ! Quiconque conserve son intelligence, et j’essaie d’être dans ce cas-là, souscrit une fois à la thèse de celui-ci, qui est de droite (mais quelle droite, libérale ou non ?), une fois à la thèse de celui-là, qui est de gauche (mais quelle gauche, libérale ou non ?). Ajoutons à cela que Hollande, qui n’a de souci qu’électoraliste, n’a de chance d’être réélu président de la République que si Marine Le Pen est au second tour des présidentielles en face de lui. Dès lors, le PS, Valls en tête, a tout intérêt à faire de Marine Le Pen une fasciste, une femme d’extrême-droite pour laisser croire que le seul antifascisme, c’est eux, le seul rempart contre la barbarie d’extrême-droite, c’est eux. Il ne faut pas pas tomber dans ce piège de politique politicienne. Dès lors, moi qui n’y tombe pas, il faut bien que je sois d’extrême-droite pour ces gens-là qui, eux, rendent possible Le Pen à 30% avec leur politique libérale depuis 1983. Pour ma part, j’ai la conscience tranquille : ma gauche antilibérale et libertaire, proudhonienne, donc inassignable en termes de partis, m’a fait démissionner de l’éducation nationale, créer et animer bénévolement une université populaire en 2002 pour lutter contre les idées du FN. C’est mon travail depuis 13 années pour lutter contre le FN. Est-ce qu’un homme de droite, voire d’extrême-droite, agirait ainsi ?

Le haïku, dites-vous, est l’ultime parole avant le silence. La parution de votre recueil, est-ce le signe d’un changement, vous qui avez été jusque-là quelqu’un de très bavard prenant volontiers la parole par l’écrit ou dans les espaces publics et médiatiques ? 


Je suis l’un et l’autre. Bavard à la télé (mais à quoi bon aller dans les médias si c’est pour se taire ?) et silencieux et méditatif ailleurs. Il faut l’un et l’autre : bavard quand il le faut, (je crois à mes idées, et je vais les défendre quand on m’invite à le faire) et silencieux quand on le doit (travailler à tant de livres et les écrire se fait dans le silence). Mais le silence ne fait pas de bruit et l’on ne m’invite jamais à parler de mes haïkus. 

Ce passage à un registre d’écriture si différent du vôtre, fait de retenue, d’épure, de matité, que vous a-t-il appris ?


Que si l’on m’obligeait de choisir définitivement entre la parole et le silence, je choisirais le silence.




 
 
© Jean-Luc Bertini / Flammarion
« La guerre et la colère font le spectacle médiatique, pas la recherche de la vérité. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Cosmos de Michel Onfray, Flammarion, 2015, 570 p.
Le réel n’a pas eu lieu de Michel Onfray, Autrement, 2014, 208 p.
Avant le silence de Michel Onfray, Galilée, 2014, 88 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166