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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Khaled Khalifé : « Je n’ai jamais voulu quitter la Syrie »
Né à Alep, Khaled Khalifé est l’auteur de L’Éloge de la haine, interdit par la censure syrienne et en cours de traduction chez Actes Sud. Rencontre en Syrie avec un romancier courageux et lucide.

Par Katia GHOSN
2008 - 12
«Garçon studieux qui dort peu et ne chôme jamais. » Ainsi se décrit Khaled Khalifa, auteur et scénariste syrien, né en 1964 dans un petit village au nord d’Alep (Orom al-Soghra), non loin de la frontière avec la Turquie. En 1988, il obtient un diplôme en droit de l’Université d’Alep. En plus de scénarios écrits pour le cinéma et la télévision, il est auteur de trois romans dont Madih al-karâhia (L’Éloge de la haine), paru en 2006 dans une petite maison d’édition syrienne et aussitôt interdit, puis réédité en 2008 à Beyrouth chez Dar al-Adâb et sélectionné pour le prestigieux prix Booker arabe. L’Éloge de la haine aborde une période particulièrement violente de l’histoire de la Syrie contemporaine, celle qui opposa dans les années 70-80 les islamistes au régime militaire du Baas. Les haines confessionnelles s’exacerbent entre une classe dominante minoritaire et une majoritaire exclue du pouvoir ; chaque partie ne cherchant rien moins que l’élimination totale de l’autre, d’où l’éloge de la haine, sentiment fait de ressentiment, de fermeture, d’endurcissement, sans lequel les carnages auraient pu – qui sait ? – être évités. Les islamistes ayant cru un moment à leur victoire imminente voient leur révolution noyée dans le sang. L’affaiblissement du mouvement jihadiste affecte les réseaux islamistes particulièrement actifs au Yémen et en Afghanistan. Le roman met également en scène les multiples récits de femmes recluses dans une grande maison de la noblesse alépine en perte de repères, où l’éruption des violences se mêle à la dictature des traditions et à la terreur des désirs enfouis. Le roman de Khaled Khalifa nous dévoile un pan de l’histoire de la Syrie longtemps demeuré tabou. Les événements chargés d’un trop-plein d’émotions n’occultent pas les multiples facettes du roman qui reste avant tout une œuvre de fiction riche en enseignements, nous entraînant dans les méandres inextricables de l’humain où la barbarie côtoie la fragilité et l’extrême dénuement de l’être.

En général, ce sont les hommes qui font la guerre sur le terrain. Pourtant vos principaux protagonistes sur le terrain romanesque sont des femmes. Pourquoi avez-vous choisi la femme comme porte-parole de cette période particulièrement sanglante ?

Seulement par le roman pouvais-je accéder aux lieux enfouis et énigmatiques de femmes vivant dans une ville recroquevillée sur elle-même, conservatrice et soucieuse des traditions comme Alep. Raconter ce qui s’est passé à travers la voix d’une femme était un choix narratif qui relevait pour moi du défi, et qui m’avait procuré d’infinis plaisirs. Je posais des questions précises et souvent embarrassantes à des amies proches ; bien qu’un peu surprises, elles me répondaient avec grande générosité.

Votre roman quoique interdit est pourtant en circulation. Est-ce le signe d’une ouverture de la part du régime et des organismes de censure ?

Le roman est officiellement interdit. Mais on ferme l’œil. Cette tolérance, toutefois louable, n’est pas encore l’acceptation. Lever la censure créerait un précédent qui laisserait filtrer d’autres livres traitant de sujets sensibles. J’ai été très peiné lorsque le roman a été interdit à la Foire du livre de Damas. J’avais espéré que la présence du roman sur les stands inaugurerait de nouveaux rapports entre le régime et les gens. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Je suis pourtant invité à la télévision officielle. Le sujet est évoqué, mais toujours de biais, ce qui montre l’ambiguïté de la situation que je qualifierais d’élastique. Tantôt on opte pour le durcissement, tantôt on est plus laxiste. Il n’existe pas d’interdits absolus ni d’acquis durables. Le monde arabe est décadent. Je ne vois pas par exemple pourquoi un cheikh se permettrait de prononcer une fatwa aberrante contre Mickey Mouse et les dessins animés de Tom et Jerry, parce que la charia ou loi islamique considère la souris comme impure et au service de Satan (fatwa émise le 27 août 2008 par le cheikh Muhamad al-Munajid sur la chaîne télévisée al-Majd en Arabie saoudite) tandis qu’il ne m’est pas permis de contredire ni de critiquer le cheikh ?

Vous dites qu’il vous a fallu treize ans pour achever l’écriture de ce roman. Pourquoi tant d’années ?

Pour plusieurs raisons. La période sur laquelle revient le roman est d’abord récente. J’ai dû aussi recommencer l’écriture à plusieurs reprises avant d’opter pour le style et les techniques narratives qui me paraissaient adéquates. Une autre raison ayant rendu cet accouchement difficile est liée aux changements survenus dans la région. La difficulté d’interpréter et de voir clair dans une région en proie à des turbulences en continu m’a obligé à réviser mes thèses ; j’ai changé de convictions entre-temps comme sur la question de la guerre en Afghanistan et des moujahidin arabes. Il m’a fallu également, faute de sources écrites disponibles, procéder à un travail d’archivage à partir de témoignages oraux.

Votre roman comble-t-il une faille là où les historiens ont opté pour le silence ?

Le roman montre certes la face cachée par l’histoire et dit l’ineffable. Il ne faut cependant pas le confondre avec un livre d’histoire. Dans la fiction, l’imaginaire intervient à grande échelle. L’histoire, elle, a pour objectif de révéler des vérités objectives. Le roman ne se soucie pas de vérités ; il est par excellence le lieu où toutes sortes de contraintes viennent se briser sur les beaux rivages d’une imagination folle et débridée.

Vous émettez des doutes quant à la possibilité de l’évolution du roman en l’absence de conditions sociales et politiques favorables. Pourtant vous n’avez jamais voulu quitter votre pays pour vous installer dans un environnement plus libre. N’est-ce pas une façon de vous condamner à l’enfermement ?

Je n’ai jamais voulu partir et m’installer ailleurs. C’est un choix libre. Les lieux influent sur l’écriture mais ne la déterminent pas. Ce n’est pas parce qu’un auteur vit à New York qu’il écrit mieux. Dans le monde arabe, les écrivains font preuve aujourd’hui de beaucoup d’originalité et d’audace narrative. Là où le lieu me paraît avoir un impact déterminant sur le livre, c’est au niveau de la diffusion et de la visibilité extraterritoriale. C’est là que nous devenons dépendants des maisons d’édition, des enjeux de la commercialisation, et de la publicité qui se fait autour du livre. Mais ce n’est pas une raison pour que nous nous laissions traiter à la légère. Les maisons d’édition ne sont pas des orphelinats et nous ne sommes pas orphelins. Nous faisons partie du paysage arabe.

La liberté n’est-elle pas essentielle à la création artistique ?

La liberté est indéniablement fondamentale à toute création. Seulement, ici, il nous faut apprendre à jouer, ruser, se pourvoir d’organes de survie et d’adaptation à l’environnement, pour ceux qui décident bien sûr de rester coûte que coûte. Chaque situation engendre ses portes de sortie.

Le livre s’achève sur une relative émancipation de la narratrice, lorsqu’elle prend ses distances par rapport aux islamistes et part s’installer en Angleterre. L’Occident est-il le lieu incontournable de cette libération ?

Non. C’est plutôt l’expérience de la prison qui fut décisive. Elle aurait pu rester au pays si les islamistes n’auraient pas considéré son désistement comme une trahison entraînant une mort imminente. Paradoxalement, la prison est le lieu d’ouverture dans le roman à partir duquel s’amorcent les changements. Le changement advient à l’intérieur, de l’intérieur, et non à partir de l’extérieur. La promiscuité de corps préalablement étrangers les uns aux autres, soumis au même bourreau, marqués au fer rouge par les mêmes instruments de torture, a été le prélude à une confrontation qui lui a permis de découvrir le visage humain de l’altérité et de prendre la distance nécessaire pour briser la carapace de haine et de ressentiment qui l’endurcissait et étouffait en elle les soubresauts de la vie.

La Syrie rêvée dans le roman est multicolore. Ni verte, ni rouge, ni... Ce rêve vous semble-t-il accessible ?

Si nous faisons des élections libres en Syrie, ou même dans tous les pays arabes, les islamistes avec leur drapeau unicolore risquent de l’emporter. L’empiètement de la situation actuelle, la régression de la vie civile font de l’image d’une Syrie multicolore un rêve lointain. Je ne suis pas pessimiste pour autant. Une culture qui favorise la promotion du respect et de l’acceptation de la différence est le seul rempart contre la reprise des violences, surtout que les Syriens ont assisté aux événements tragiques vécus par leurs voisins proches, notamment le Liban et l’Irak.

Comment voyez-vous le paysage littéraire contemporain en Syrie?

Le roman occupe les devants de la scène. L’absence d’une presse autonome, qui porterait la voix et les œuvres des Syriens à leurs congénères arabes, n’empêche pas les auteurs et les artistes de travailler dans le silence. Celui qui s’intéresse de près à la littérature syrienne remarquerait la rupture avec les présupposés idéologiques qui ont marqué les années 60 et 70. La nouvelle génération, quoique livrée à elle-même, a trouvé son chemin vers une écriture qui lui est propre et livre, de par cette immanence, une œuvre authentique.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Madih al-karâhia (L’Éloge de la haine) de Khaled Khalifé, Dar al-Adâb, 2008, 391 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166