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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Mathias Enard, contre l’illusion des extrémismes
Mathias Enard a sillonné le Moyen-Orient, appris l'arabe et le persan. Son dernier roman, Zone, est la révélation de la rentrée littéraire. Il nous parle ici de son oeuvre, de la guerre et de Beyrouth.

Par Laurent BORDERIE
2008 - 09

Par une nuit décisive, un voyageur lourd de secrets prend le train Milan-Paris. Incapable d’affronter l’avenir, il s’installe dans le sens contraire à la marche et convoque non seulement son passé, mais aussi l’histoire dans un long monologue interne qui durera 517 pages, « le nombre de kilomètres qui séparent les deux villes ». Les allers-retours dans les arcanes de la colère des dieux de l’Antiquité l’amènent à réfléchir sur son passé trouble de guerrier sanguinaire en Croatie, son enfance et celle de ses parents, ses origines aussi qui se perdent dans les réminiscences d’un passé lointain qui a forgé l’Europe et le bassin méditerranéen. Tour à tour, les héros prennent place, des guerriers, des salauds criminels, des assassins en masse qui ont pris corps et formes dans le bouillon d’une histoire agitée qui charrie le sang. Agent secret français, Francis Servain Mirkovic, alias Yvan Deroy, mêle sa vie à celle de tous ceux qui ont ensanglanté la Zone, de l’Algérie à la Syrie, dans laquelle ses chefs de services l’ont expédié. Sa dernière mission est de remettre une mallette qui contient toutes les informations sur les bourreaux et leurs méfaits à un sicaire du Vatican contre 300 000 euros qui lui permettront de changer de vie. Parce que le mal est forcément irrationnel, les dieux de la Grèce antique s’invitent eux aussi à la table du conteur. Le sauveront-ils comme ils ont maintenu Ulysse en vie ? Mathias Enard s’était déjà illustré avec ses deux précédents romans, La perfection du tir et Remonter l’Orénoque. Avec Zone, il franchit un nouveau cap. À la fois épique, philosophique et testimonial, ce roman interroge sur le sens de l’histoire dont certains, en 1989, annonçaient la fin.

Qui est Francis Servain-Mirkovic, alias Yvan Deroy, votre héros ?


Dans ce livre, j’avais la volonté de porter un destin, d’évoquer ces hommes de l’ombre que l’on rencontre dans les ambassades, dans les hôtels, et qui travaillent pour les renseignements au service de leur pays. Des hommes au passé souvent trouble. J’ai appris, en fréquentant quelques personnes à Beyrouth, à Damas ou à Téhéran, que les agents des services français s’occupaient à rédiger des notes, des rapports, et que le secret était le sens de leur vie. C’est un livre sur l’erreur, sur la faute, qui traite de ce qui nous amène individuellement à faire des choses peu glorieuses qui peuvent avoir des conséquences collectives. Mon héros est lui-même un petit criminel de guerre, à moitié fasciste et violent. Il est à l’opposé de moi, politiquement et humainement. Il appartient à la petite bourgeoisie qui a participé à toutes les atrocités du siècle mais qui n’a pas voulu voir ou savoir. Son père a fait la guerre d’Algérie. Durant cette guerre, les Français ont abattu arbitrairement, torturé. Pendant ce temps, la petite bourgeoisie française et légitimiste a attendu que ça se passe. Le père de Francis ne dit rien de ce qu’il a pu commettre, mais il a peur que son propre fils possède en lui la violence qui l’a habité durant cette guerre. La mère de Francis est croate. Par atavisme familial et parce qu’il a aimé la période de son service militaire, Francis s’engage en Croatie, dans cette guerre trouble, incompréhensible, dans laquelle la notion d’ennemis évolue rapidement. C’est une période de sa vie qu’il pourra facilement partager avec Ghassan, un Libanais qu’il rencontre à Venise.

La construction de Zone, ses incessants allers et retours dans l’histoire, le collectif et l’individuel peuvent aussi dérouter le lecteur ; quelle était votre logique lors de sa construction ?


J’ai décidé d’imaginer un voyage. Aux circonvolutions de l’histoire, aux évocations d’époques différentes, j’ai opposé une ligne droite, celle qui va de Milan à Rome. C’est pour cette raison que j’ai écrit une seule phrase, parce que le temps ne s’arrête jamais. J’ai décidé de la découper en 24 chapitres, c’est le nombre de chants de l’Iliade, pour permettre une respiration au lecteur. Je l’ai aussi ponctuée par le roman d’un écrivain libanais fictif qui raconte l’histoire d’Intissar, une combattante palestinienne, sauvée par-delà la mort par l’homme qu’elle aimait. En revanche, je me suis posé une question sur le point final, j’ai hésité, et il m’a semblé évident.

Vous mêlez aux récits de Francis le comportement des écrivains qui se sont engagés du « mauvais côté ».

Derrière l’œuvre et sa grandeur, il y a souvent des bassesses, on ne peut pas être plus médiocre que Céline qui est un grand écrivain. Les écrivains peuvent se fourvoyer dans des idéologies désastreuses comme Ezra Pound qui se révèle un antisémite haineux, adorateur de Mussolini. Il a été enfermé dans une cage par les Américains comme à Guantanamo aujourd’hui. Malcolm Lowry est un ivrogne invétéré, Burroughs un assassin, Joyce apparaît comme un pauvre type. Je pense que notre responsabilité, celle des écrivains, est de dire les choses, d’être conscients de ce que nous portons, et d’avoir une pensée critique pour lutter contre l’illusion de tous les extrémismes qui nous menacent et dont les raisonnements ne résistent pas à cinq minutes de réflexion.

Déjà, La perfection du tir évoquait la vie d’un franc-tireur installé en haut d’un immeuble, un récit de guerre.

J’ai voulu écrire un livre sur la guerre du Liban. À l’occasion de nombreux séjours dans ce pays, après avoir rencontré de nombreux Libanais qui ont vécu la guerre, j’ai voulu regarder la guerre par « le petit bout de la mitraillette » et j’ai écrit ce premier livre qui a été bâti sur des récits individuels. J’ai essayé de saisir l’ambiance d’une ville en guerre, dans laquelle tous les habitants sont des otages. J’ai voulu saisir la colère froide de mon narrateur. Décrire cette quête primitive que l’on retrouve chez le chasseur m’intéressait. Je me suis demandé comment construire un roman avec ces récits recueillis lorsque j’ai compris qu’il y avait l’opposition de deux mondes, deux univers, et un homme qui souhaitait, dans un aveuglement total, établir l’ordre. Je n’ai pas voulu donner de nom à cette ville. Si je désignais Beyrouth, je devais respecter une chronologie et cela m’obligeait par rapport aux victimes. Les lecteurs ont reconnu Sarajevo ou Beyrouth, mais je revendique la capitale libanaise si l’on veut donner un nom à la ville citée dans ce roman.

Vous vivez une vraie passion pour le Liban. D’où vous vient-elle ?

J’ai été surpris par sa « simple complexité ». La première fois que j’ai découvert le Liban, je suis arrivé par bateau et j’ai vu Beyrouth se dévoiler dans un fascinant spectacle : je suis tombé sous le charme. Beyrouth est la cité méditerranéenne la plus ouverte sur la mer, une ville où toutes les cultures se superposent, où toutes les communautés se côtoient. C’est là que se trouve l’origine de ma passion pour la langue arabe. Entendre la langue arabe au Liban a été une révélation, et c’est grâce à Beyrouth que je suis devenu arabisant. J’ai toujours aimé cette mixité linguistique qui se forme dans l’arabe parlé au Liban : on mélange les mots, on assimile les expressions françaises ou anglaises, on modèle la langue et on la conserve…  

Durant vos études à Damas, vous avez rencontré Mahmoud Darwich. Quel souvenir gardez-vous de lui ?


Je l’ai croisé à Damas dans les années 95-96, et j’avais traduit Éloge de la haute ombre, un poème épique qu’il avait écrit pendant la chute de Beyrouth en 1982 et qu’il a déclamé à l’automne, en Algérie, devant un parterre de personnalités palestiniennes. Ce poème qui ne parlait que d’amour m’inspire encore et j’en ai utilisé quelques vers dans Zone. C’est mon hommage à un grand poète.


Lire aussi :

Travelling hanté par Jabbour DOUAIHY

 

 

La perfection du tir, publié en 2003, sort bientôt en Babel Poche.
 
Mathias Enard est aussi le traducteur de Yasser Arafat m’a regardé et m’a souri, de Youssef Bazzi, publié aux éditions Verticales en 2007.

 
 
D.R.
 
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