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Jean-Christophe Rufin, de la médecine sans frontières au polar vert
L’auteur de Rouge Brésil, prix Goncourt 2001, pionnier de la médecine « sans frontières », a choisi de se frotter au polar en hommage à John Le Carré. Dans son dernier roman, Le Parfum d’Adam, Jean-Christophe Rufin explore l’écologie radicale. Un thriller intelligent qui tient le lecteur en haleine de la première page à la dernière.

Par Nathalie Six
2007 - 02



En 1997, son premier livre, L’Abyssin, contait les aventures de l’apothicaire Jean-Baptiste Poncet devenu ambassadeur du Négus, l’empereur d’Éthiopie, à la cour de Louis XIV. Séduite, l’Académie Goncourt lui décernait d’emblée le prix du premier roman. Quatre ans plus tard, cette même académie lui attribuait le prestigieux prix Goncourt pour Rouge Brésil qui raconte le face-à-face entre la civilisation européenne et le monde indien. Entre-temps, ce médecin qui, fut président de l’association Action contre la faim jusqu’en 2006, a raflé l’Interallié en 1999 pour Asmara et les causes perdues, regard triste et réaliste sur ses propres missions médicales en Érythrée. Engagé depuis ses premières gardes en neurologie, Jean-Christophe Rufin est un marathonien. En vingt ans, il a baladé sa blouse blanche aux quatre coins du monde et en a rapporté des histoires qui, depuis, ne cessent de nourrir la trame de ses romans. Mais son imaginaire ne se limite pas à la fiction. Homme d’action, éloigné de la figure classique de l’écrivain torturé, il rédige des rapports pour le Premier ministre sur l’antisémitisme, endosse l’habit d’attaché culturel au Brésil et mène de délicates missions en Bosnie, mandaté par le ministère de la Défense. Au fil de son œuvre, il mène une réflexion en phase avec son temps et questionne les grands défis contemporains. Après la globalisation, il attaque cette fois l’écologie sous ses formes les plus radicales. Thriller bâti sur le modèle du Silence des agneaux de Thomas Harris, à partir d’une lecture attentive des travaux des principaux théoriciens de l’écologie (Arne Naess, David Ehrenfeld, John Lovelock, Serge Latouche), Le parfum d’Adam dénonce une dérive néomalthusienne, selon laquelle les famines sont finalement un bon moyen de se débarrasser des pauvres. Croisé des temps modernes, Jean-Christophe Rufin donne ses lettres de noblesse à un nouveau genre : le polar vert, qui n’existait jusqu’à présent que dans la littérature anglo-saxonne.

Vous avez été élevé par votre grand-père qui était médecin et qui fut déporté pendant deux ans à Buchenwald pour avoir caché des résistants en 1940. Est-ce lui qui vous a donné l’envie de devenir médecin ?


Devenir médecin a toujours été une évidence pour moi. Mon grand-père était effectivement médecin et j’admirais la manière dont il exerçait son métier. Comme je n’avais pas de père, je ne m’imaginais pas faire autre chose, même si l’écriture m’a toujours attiré. Après mes études de médecine, j’ai fait mes premières armes en Tunisie en tant que coopérant. J’étais alors dans un service de maternité et nous avions très peu de moyens. C’était presque une médecine de guerre : les femmes arrivaient à dos de mulet ; en moins de deux mois, nous avons épuisé notre stock annuel de morphine !

Votre expérience dans les ONG vous aide sans doute à mieux analyser les conflits. Comment jugez-vous le cas libanais ?

Le Liban est un laboratoire : il annonce ce qui va se passer dans le reste de la planète. En effet, depuis la fin de la guerre froide, les conflits ont changé de visage. Beyrouth a été l’un des premiers théâtres de guerre civile. Ensuite, ce cas de figure s’est malheureusement répété à Sarajevo, Mogadiscio, Kigali…

Vous avez travaillé pour François Léotard lorsqu’il était ministre de la Défense. Quelles leçons tirez-vous de votre fonction dans la gestion des conflits ?

François Léotard avait une vision très idéaliste de son poste. Il rêvait d’un ministère de la Défense qui deviendrait, à terme, celui de la paix. À l’époque, on croyait beaucoup aux opérations de maintien de la paix sous l’égide du chapitre VI de la Charte onusienne. Aujourd’hui, je pense que c’est une erreur. Si les militaires ou les Casques bleus interviennent, ils doivent le faire sous le couvert du chapitre VII, c’est-à-dire être des forces d’imposition de la paix. Et agir en conséquence. En Bosnie, l’erreur et le drame venaient du fait que la Finul agissait sous le chapitre VI « maintien de la paix ». Les Casques bleus étaient seulement une force d’interposition. Or, celle-ci n’était pas reconnue par les parties en présence, les Serbes d’un côté, les Croates et les Bosniaques de l’autre. Quand ils se faisaient tirer dessus, les militaires devaient faire remonter au Conseil de sécurité un rapport et prouver qu’il y avait volonté de nuire et danger avant de pouvoir répondre. Il était toujours trop tard. Avec le chapitre VII, les Casques bleus ont le droit d’ouvrir le feu.

Comment avez-vous connu ce milieu de l’écologie radicale qui est au cœur du Parfum d’Adam ?

Je n’ai appartenu à aucune organisation de ce type, mais je connais bien le monde militant et associatif, surtout humanitaire. Mon intérêt pour l’écologie radicale est venu un peu par hasard, à l’occasion d’une enquête sur… les baleines. J’avais le projet de raconter l’histoire du mouvement de lutte contre la chasse à la baleine. J’ai alors découvert qu’une partie des militants « historiques » de Greenpeace avaient quitté l’association pour passer à une véritable action armée, quasi terroriste. En France, on considère généralement l’écologie comme un mouvement modéré, mais elle peut aussi conduire à une mise en cause radicale de l’espèce humaine et à des actions meurtrières.

De quelle manière avez-vous enquêté ? Comment travaillez-vous ?

J’écris très vite, en quelques mois. Mais je réunis auparavant toute ma documentation. Sans être un rat de bibliothèque, je lis beaucoup sur les sujets qui m’intéressent. Je compile sans ordre, chemin faisant. Le plus compliqué est le passage de la documentation à la fiction. Au départ, je voulais écrire un roman « vrai », basé sur des personnages existants, scénariser des faits réels. Très vite, je me suis heurté au problème : comment donner plus d’ampleur à mes personnages tout en restant fidèle à la vérité ? La forme romanesque m’a ouvert plus de possibilités, et m’a permis de faire découvrir de manière plus simple la complexité de ce sujet et l’importance des enjeux qui s’y rattachent.

Un des personnages-clés du roman, Archibald, est un vieux routard du renseignement. Vous êtes-vous inspiré de personnages réels ?

Le renseignement est effectivement l’un des thèmes de mon roman. Certaines personnes m’ont initié à ce milieu, dont sir Ronald G., ancien chef des SAS britanniques, qui m’a servi de modèle pour le personnage d’Archi. J’ai connu divers « agents secrets » lors de mes missions dans les Balkans ou en Afrique. J’ai gardé des liens avec eux. En général, ils sont très fidèles.

Pourquoi avoir choisi une héroïne, Juliette ? Les femmes sont-elles plus idéalistes, plus fragiles, de meilleures proies pour les groupuscules extrémistes et autres gourous ?

Les « profileurs » de la police connaissent bien ce type de personnage. Il s’agit de femmes jeunes, souvent très réservées et victimes d’une éducation répressive, qui trouvent tout à coup dans le militantisme violent un moyen de libération personnelle. Elles sont souvent utilisées par les mouvements extrémistes pour mener des opérations dangereuses, voire kamikazes.

Quel avantage le polar offre-t-il au romancier ? Avez-vous cherché à effrayer le lecteur afin de l’interpeller sur le fond ou seulement le captiver par un sujet haletant ?

En faisant vivre des « aventures extraordinaires à des gens ordinaires », je veux permettre au lecteur de découvrir des sujets auxquels il ne connaît rien, sans le lasser par de lourdes thèses ni lui demander une attention pénible. Je voudrais que sa motivation soit le plaisir de lire, de tourner les pages, et qu’au fil de sa lecture, il se pose de nouvelles questions, découvre de nouvelles réalités. Pour cela, le polar est le mode littéraire idéal !






 
 
© Philippe Matsas / Opale
« Le Liban est un laboratoire : il annonce ce qui va se passer dans le reste de la planète… Beyrouth a été l’un des premiers théâtres de guerre civile »
 
BIBLIOGRAPHIE
Le parfum d’Adam de Jean-Christophe Rufin, Flammarion, 538 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166