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Rencontre
Michel del Castillo : « Je me sens très méditerranéen »
Écrivain français d’origine espagnole, membre de l’Académie royale de Belgique, Michel del Castillo vient de recevoir le prix Méditerranée pour son Dictionnaire amoureux de l’Espagne. L’Orient Littéraire l’a interrogé sur ses origines, sur sa vision méditerranéenne et sur le « modèle » libanais.

Par Nathalie Six
2006 - 08

Votre relation avec l’Espagne est, à l’image de celle que vous avez eue toute votre vie avec votre mère, assez conflictuelle et passionnée. En même temps, cette femme, qui vous a abandonné à l’âge de neuf ans, vous a inspiré de nombreux romans. Pourquoi ?

Ma mère était un personnage ! Je la regardais vivre comme si j’étais au cinéma. Elle était réellement belle. Curieusement, ce n’est pas si facile à porter! Il y a une dimension un peu sombre dans la beauté. Mais comme elle mentait tout le temps, elle était en représentation permanente, elle jouait. Pour un enfant, cela provoque un mouvement très ambivalent : de la fascination d’abord, parce que vous regardez comme au théâtre. Et puis de la méfiance. Ce qui explique a posteriori que j’ai autant écrit sur elle. Je ne comprenais pas tout ce qu’elle faisait, elle se romançait elle-même. En fait, elle a eu trois vies et je n’ai fait partie que de l’une d’entre elles.

Quel genre de femme était-elle ?

Jusqu’en 1935, elle a eu une jeunesse dorée. Elle vivait dans un tumulte à la Fitzgerald : les amants, les maris, tous valsaient dans sa vie avec une liberté incroyable. En même temps, sa très grande beauté et son immense fortune l’ont rendue très tôt doublement vulnérable. On ne l’a pas vendue, mais enfin son premier mariage à l’âge de quinze ans et demi y ressemblait fort. Sa vie était faite de nœuds. Elle était trop libre pour son époque. Par exemple, c’était une excellente pianiste, elle aurait pu faire une grande carrière de concertiste et pourtant elle n’en a rien fait car elle papillonnait. Elle ne travaillait pas assez et avait une vie trop décousue. Quand j’ai fait mon travail de recherches, je suis allé voir deux de ses professeurs à Paris et ils m’ont confirmé son talent.

Que vous a-t-elle transmis ?

Une éducation. Aujourd’hui, cela peut paraître ridicule, mais élevée par les sœurs, elle avait l’allure et les gestes d’une très grande dame, et possédait cette politesse des gens très bien élevés. Elle m’a notamment inculqué son respect pour les gens qui travaillent. Si je parlais mal à un serveur, elle m’envoyait lui présenter des excuses. Elle était impitoyable. Et en même temps, elle ne voyait même pas sa propre famille, elle se regardait tous les matins dans le miroir, je n’existais pas. Sa grande générosité financière allait de pair avec son horreur de la pauvreté. Elle pouvait donner des sommes astronomiques à des clochards dans la rue. Elle a aussi vécu une page très noire de l’histoire espagnole... Quand la guerre éclate et que s’installe alors à Madrid une terreur effroyable, elle est emprisonnée avec des milliers de gens. Elle meurt de trouille et elle est obligée de donner des gages aux communistes. Elle passe alors de l’autre côté. Or ses amis, son mari sont tous des franquistes convaincus. Et tout le monde est persuadé qu’elle est des leurs. C’est un milieu de droite ! Le jour où la vérité éclate, c’est un énorme scandale : non seulement, elle a abandonné ses enfants, mais elle a aussi trahi son camp et défendu les rouges. Il ne lui reste plus que l’exil. En fait, elle était journaliste non pas communiste, encore moins anarchiste, mais plutôt radicale de gauche. Elle soutenait les républicains car ils défendaient la loi sur le divorce... elle était logique avec elle-même ! Elle a été jusqu’à entamer un procès à Rome pour viol afin de faire annuler son premier mariage !

Vous êtes le seul de ses enfants qu’elle emmène avec elle en exil...

Je pouvais lui être utile afin d’amadouer mon père qui était déjà en France. Mais lorsqu’elle arrive devant lui, il n’est pas dupe, il est au courant de ses frasques à Madrid et sort les papiers qui prouvent le remariage de ma mère avec un lieutenant d’une brigade internationale.
Pour elle qui n’a jamais compris que l’on pouvait lui résister, c’est un effondrement. Tout à coup, elle s’est retrouvée sans argent. Elle a appris à écrire des articles et pondu deux romans exécrables. Elle avait des idées excentriques jusque dans la politique, prônant par exemple que toutes les femmes devraient porter des manteaux de vison. Mon père avait proposé de me placer dans une pension. Elle a refusé tout en lui demandant l’intégralité de ma pension alimentaire jusqu’à ma majorité. Elle dépensera
tout en deux mois ! Exaspéré, mon père commet un acte irréparable : il la
dénonce à la police. Nous sommes alors internés dans un camp de concentration. D’où elle s’évadera seule. Je ne la reverrai plus avant l’âge de 20 ans.

Et votre père ?

Je l’ai revu en 1953 quand j’ai réussi à revenir en France. Mais je le détestais trop. Son milieu, cette grande bourgeoisie hypocrite, m’exaspérait aussi.

Votre mère a-t-elle eu une influence littéraire ou intellectuelle sur vous?

Elle lisait beaucoup de poésie, notamment espagnole, mais ce n’était pas une intellectuelle en ce sens qu’elle n’avait aucune théorie générale, c’était une intuitive, une pure sensibilité artistique. Elle ne vivait que dans l’art, la représentation, l’opéra, tout ceci était son monde. Mais sans recul.

Dans votre Dictionnaire amoureux de l’Espagne, on a l’impression que vous partez à la recherche de l’âme espagnole. Peut-on  appliquer à cette âme l’une de vos expressions favorites, empruntée à l’écrivain Miguel de Unamuno, « le sentiment tragique de la vie »?

L’Espagne s’est bâtie sur plus de huit cents ans de guerre. Pendant ces huit siècles, les Espagnols ont vécu dans un sentiment de précarité permanente. La mort et la captivité peuvent survenir à n’importe quel instant, l’horizon peut se voiler de poussière, la vie être réduite à rien en quelques minutes. Tout cela fait naître un sentiment tragique de la vie. Et pourtant, en même temps, vous résistez !

Grand prix des libraires et prix des Deux Magots pour Le Vent de la Nuit en 1973, prix Renaudot en 1981 pour La Nuit du décret, vous venez de recevoir le prix Méditerranée. Que représente ce prix pour vous  ?

Cela m’a fait plaisir d’abord à cause de l’appellation, car je me sens  très méditerranéen. Ma mère était d’origine andalouse et  j’ai moi-même une forte conscience du lien qui unit tous les peuples autour du bassin méditerranéen. En Andalousie, la présence arabe était très importante. Les Maures sont arrivés à Grenade en 711 et en sont partis en 1610. On ne peut pas effacer mille ans de présence ! Tous les monuments andalous sont d’inspiration arabe, sans compter les poètes, les traducteurs...ce fut un véritable miracle. Mais les hommes oublient vite. Quand j’étais étudiant en Espagne, je me souviens très bien de mon livre d’histoire qui ne mentionnait que trois lignes sur la  présence arabe. Puis, plus rien. Or, pendant mille ans, les Arabes ont laissé tant de traces, écrit de livres, construit des monuments, sans que rien ne soit dit de cet héritage. Aujourd’hui, on est passé à l’excès inverse : l’Andalousie est devenue une terre de tolérance, un modèle. Or si vous aviez prononcé le mot  « tolérance » devant un musulman de Cordoue en l’an 800, il n’aurait pas compris de quoi vous parliez. C’est une notion relativement moderne. Aucun musulman ne pensait par exemple que toutes les religions se valent. En revanche, dans la pratique, il y a eu, pendant trois cents ans, une coexistence totale entre  musulmans, chrétiens et juifs. Celle-ci fut le fruit de la dynastie des Omeyyades (venant de Damas) qui prônaient une politique de cohabitation politique et sociale. Les équivalents de nos juges de paix avaient pour instructions du calife de toujours favoriser le représentant de la minorité. Malheureusement, cette intelligence politique et cette gestion furent complètement ruinées par les Berbères d’Afrique du Nord et les Almoravides qui saccagèrent les bibliothèques et les monuments de Cordoue. C’est à cette époque qu’un antisémitisme brutal est né et qu’ont eu lieu les expulsions des chrétiens vers le nord du pays. Rien n’est plus dangereux que de tomber d’un excès à l’autre.

 Que pensez-vous du modèle libanais fondé sur le communautarisme ?

On ne peut pas transposer les situations, il faut rester très prudent, mais on retrouve la même ouverture et la même intelligence politique dans la gestion au Liban que chez les Omeyyades. Le modèle libanais pourrait fonctionner, car il donne une liberté de parole à toutes les religions. Ce sont les églises qui, dans les écoles, ont imposé aux enfants chrétiens par exemple d’apprendre l’arabe littéraire. Il me semble que toutes les minorités religieuses pourraient arriver à former un puzzle. Ce qui a détruit l’équilibre, c’est la prise de position de certaines factions pour les Palestiniens. Et quand Israël intervient, cela ne peut que perturber davantage encore le compromis général de départ. Le pays s’est retrouvé dans un déséquilibre total à cause d’une question qui, a priori, n’était pas la sienne. Et qui a fini par provoquer une guerre.

Quelle est à vos yeux la force du Liban ?

Son esprit d’ouverture. Depuis les Phéniciens, ce petit pays, à force d’habileté à la fois financière et culturelle, a réussi à survivre face à ses puissants voisins. Il existe un dynamisme intérieur qui est étonnant. C’est aussi le pays le plus occidental de la région. Le collège des jésuites a joué un rôle considérable dans la formation des élites libanaises. À tel point que mes amis libanais me disent toujours que le français tel qu’on l’enseigne au Liban est d’un niveau supérieur à celui  qu’on apprend en France. C’est le français des années trente !


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Une vie en livres

« Je n’ai pas d’autre biographie que les livres, ceux qui m’ont fait et ceux que j’ai faits. Je suis un enfant des mots. » Abandonné à neuf ans, Michel del Castillo doit son salut à la littérature. Son œuvre est dès lors marquée au fer rouge par la dualité entre ses deux pays d’origine, une France nourricière mais froide, et une Espagne trop longtemps refoulée. Sur le même modèle, l’auteur ne cesse d’osciller entre la quête du père — La nuit du décret, Le crime des pères, De père français, La tunique d’infamie — et celle de la mère. Tel un mauvais esprit que l’on tenterait d’amadouer, il invoque sans cesse le fantôme de celle qui s’appelait naïvement Candida et qui inspira nombre de ses personnages féminins — La gloire de Dina, Une femme en soi, Les étoiles froides et Les portes du sang. Cette Médée andalouse, qui l’a vampirisé jusqu’à la fin de sa vie, est une des clefs d’une œuvre prolifique qui fait aussi la part belle à l’art et au rôle de l’artiste dans la société — Colette, une certaine France, Algérie, l’extase et le sang. Si Mozart et Bach y sont des convives réguliers, c’est à Dostoïevski que Michel del Castillo réserve sa plus fervente admiration, dans Mon frère l’idiot, où il mêle sa propre vie à celle de l’écrivain russe.

 
 
© John Foley / Opale
« Dans la pratique, il y a eu, pendant trois cents ans, une coexistence totale entre musulmans, chrétiens et juifs »
 
BIBLIOGRAPHIE
Dictionnaire amoureux de l’Espagne de Michel del Castillo, Plon, 408 p.
La religieuse de Madrigal de Michel del Castillo, Fayard, 280 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164